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من سويسرا الشرق إلى هانوي العرب: تاريخ مختصر لصورة بيروت

من «سويسرا الشرق» إلى «هانوي العالم العربي» — بيروت مدينة صُنعت من رغبات ومخاوف الآخرين، وبعد أن دمّرت نفسها تحت أدوارها تبحث اليوم عن مؤلف.

De la Suisse de l’Orient au Hanoi du monde arabe : bref historique d’une représentation

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De la Suisse de l’Orient au Hanoi du monde arabe : bref historique d’une représentation

«Beyrouth, la brulure des reves», dirigé par Jad Tabet, Autrement, décembre 2001

«Beyrouth, des rues dans les navires, Beyrouth, port pour amarrer les villes»

(Mahmoud Darwish, Le Poème de Beyrouth)

Fawwaz Traboulsi

Il est difficile d’imaginer une ville qui se soit identifiée à un rôle, voire à une succession de rôles, projetés sur elle de l’extérieur, comme l’a fait Beyrouth depuis près de deux siècles. Ville vouée à la représentation, c’est par l’extérieur qu’elle est vue, conçue, imaginée et façonnée. Sur elle furent projetés les intérêts de l’Europe et les désirs de l’intérieur arabe, et ces représentations diverses, aussitôt reprises par ses habitants, ont été intériorisées, reproduites et diffusées, alimentant les multiples clichés qui ont si souvent servi à la définir.

Ville imaginaire ? Dénomination beaucoup trop facile. Plutôt ville par défaut, comme dans les programmes informatiques. Pour ses voisins de l’intérieur, assoiffés d’oasis, elle fait figure de ville européenne qui s’exprime en arabe; pour les européens, elle apparaît comme une ville d’Orient marquée par la modernité. Ses figures multiples, toujours axées sur sa fonction de plaque tournante, pèsent lourdement sur la ville, et les rôles dont on l’affuble sont présentés, tantôt comme dérivant d’une vocation ancestrale, tantôt comme l’expression de nécessités géographiques ou de déterminismes naturels. Le réductionnisme est de règle: longtemps l’image du Liban s’est confondue avec celle de sa capitale et les représentations de celle-ci, réduites à son port, son centre-ville et aux nuits rouges de Hamra.

La naissance d’une ville moderne

Beyrouth est une ville récente. Certes elle fut un petit port du temps des Phéniciens, et la célèbre Berytus des Romains, et le centre de leur fameuse école de Droit. Elle jouera également un rôle non négligeable à l’époque des Mamelouks. Mais, sujette aux aléas du déplacement des routes de commerce et du retournement de fortune des conquérants, elle fut réduite à un petit bourg dès le début de l’ère ottomane. Les portes de l’Orient avaient alors d’autres noms: Acre, Sayda et Tripoli.

La ville moderne, elle, est le produit du 19ème siècle ottoman et de la colonisation européenne: découverte et développée par Ibrahim Pacha d’Egypte durant son court règne syrien (1831-1840) Beyrouth acquiert, à l’époque de la Mutasarrifiyyah du Mont-Liban, sa vocation de débouché obligé pour la Montagne ainsi que d’entrepôt et de port pour le Barr al-Châm . Relais principal dans l’échange colonial, elle exporte alors les matières premières et les produits agricoles (soie, graines et huile d’olive) et importe les produits manufacturés qui lui viennent de France et d’Angleterre. A mesure que Damas, supplantant Alep, devient la ville marchande principale de l’intérieur syrien, un nouvel axe du commerce colonial se met en place, qui fait de Beyrouth le débouché principal du hinterland syrien vers la mer.

Les Capitulations encourageront les commerçants étrangers à s’y installer et accroîtront en même temps le nombre des autochtones impliqués dans ces nouvelles activités: drogmans, traducteurs, courtiers, employés des services consulaires ou agents des capitaux et des intérêts commerciaux européens. La faiblesse des corps de métiers traditionnels ne leur permettant pas de s’adapter aux conditions nouvelles, une bourgeoisie commerciale, financière et manufacturière se développe rapidement, liée à l’économie de la soie et à la fonction portuaire de la ville: importateurs de graines de vers à soie, exportateurs de cocons ou de soie filée, mais aussi, et dans le même temps, banquiers, filateurs, importateurs de produits manufacturés, intermédiaires et courtiers entre les commerçants étrangers et les paysans, entre les commerçants en gros et au détail, et enfin usuriers, qui font fortune en prêtant de l’argent aux paysans contre l’hypothèque des produits agricoles ou leur vente préalable.

En reconnaissance de son importance dans le commerce méditerranéen, les ottomans font de Beyrouth, dès 1887, la capitale d’une nouvelle wilâyah du même nom, qui prend la place jusqu’alors occupée par Sayda. Les vagues d’émigration successives qui vident la Montagne de ses habitants, fuyant les troubles et les affrontements intercommunautaires, contribuent à renforcer son rôle d’intermédiaire et à accroître sa domination sur les régions périphériques. Beyrouth devient alors le siège des compagnies maritimes (dont les fameuses Messageries Maritimes françaises), ses commerçants et ses usuriers avancent aux candidats à l’émigration les frais de voyage, le nawlûn, contre hypothèques et intérêts exorbitants et ses hommes de main, les qabaday-s, organisent la contrebande entre la wilâyah et le territoire de la Mutasarrifiyyah, ainsi que le transport illégal des passagers. Et c’est encore par ses banques et ses comptoirs, que transitent les envois monétaires des émigrés à leurs familles restées sur place, dont la valeur est estimée, à la veille de la Première Guerre Mondiale, à un million de livres anglaises par an.

C’est d’ailleurs durant cette période que Beyrouth accueille les capitaux français et européens, massivement investis dans l’économie de la soie, mais aussi dans la construction des infrastructures et des voies de communications. Les travaux de la route Beyrouth-Damas, artère principale reliant la ville à l’intérieur syrien, sont inaugurés en 1858 par une compagnie ottomane à capitaux français. Selon Jacques Thobie, ce sera là, pour les entreprises françaises, l’une des affaires les plus lucratives parmi l’ensemble de leurs investissements dans l’empire ottoman. La route est ouverte en 1863, et c’est en cette même année, qu’est établie la première liaison télégraphique entre Beyrouth et l’Europe.

D’autres concessions sont d’ailleurs octroyées aux sociétés européennes par le biais de notables autochtones qui s’y associent: la concession du port de Beyrouth, celle des chemins de fer (la fameuse Société des Chemins de fer Damas, Hamah et prolongements -DHP), mais aussi la Compagnie de Tramways et d’éclairage de Beyrouth (TEB), la Compagnie de Gaz de Beyrouth et d’autres sociétés qui formeront la base économique du mandat français. Les capitaux anglais, minoritaires, se contenteront pour leur part de partager avec les capitaux français l’exploitation des centrales hydroélectriques.

L’explosion démographique de la ville est alors impressionnante: de 40.000 habitants en 1850, la population aurait triplé à la fin du siècle. Les chrétiens, pour la plupart émigrés de la Montagne ou de Damas après les troubles confessionnels de 1860, constituaient déjà la moitié de cette population. Beyrouth, de plus en plus urbanisée et modernisée, offre alors les services de 17 hôtels, dont le prestigieux Hôtel Bassoul dans le quartier de Zaytunah sur le bord de mer, et compte déjà des dizaines de médecins, de dentistes et de pharmaciens, chrétiens ou juifs en majorité.

A partir de 1860, les familles de notables beyrouthins entreprennent de bâtir de somptueuses villas et des palais à l’architecture italianisante sur les collines dominant le port, Achrafiyyah à l’Est et Zuqâq al-Bulât à l’Ouest, alors que la majeure partie de la population de la ville habite déjà extra-muros, dans les nouveaux quartiers qui se développent rapidement: Bâchûrah et Musaytibeh, quartiers tranquilles de marchands et de fonctionnaires, Gemmayzeh et Bastah, quartiers populaires liés au port, Ras el Nabeh, ancien faubourg qui s’urbanise le long de la rue de Damas. Dans le même temps, la ville commence à annexer les bourgs voisins: Burj al-Barâjinah, Ghubayrî et Chiyyâh, qui formeront, un siècle plus tard, ses banlieues à majorité chiite.

Cette période du dernier quart de siècle est d’ailleurs celle de la floraison du rôle éducatif et culturel de Beyrouth qui se nourrit de plusieurs facteurs: révoltes populaires et communes contre l’ordre muqataaji , développement des contacts avec l’Europe, rôle des missionnaires, jésuites et protestants, et apparition d’une riche infrastructure culturelle de journaux, imprimeries, écoles universités et collèges, qui donnera à la ville un rôle de premier plan dans le mouvement de la Nahdah, la renaissance des lettres et de la culture arabes.

Un texte fondateur

C’est justement parmi les écrivains de cette Nahdah, qu’apparaissent, pour la première fois, ce qu’on pourrait appeler les prémices d’un « imaginaire beyrouthin ». Une place de plus en plus importante est alors accordée, dans les journaux et les revues, aux phénomènes qui accompagnent le développement urbain et au rôle du commerce comme secteur économique privilégié, vecteur de la modernisation. Par rapport au prestige traditionnel dont jouissaient jusqu’alors la fonction guerrière et la propriété terrienne, il y a là un renversement de perspective, qui indique une transformation radicale dans les échelles de valeur sociales.

Un des textes fondateurs du mythe beyrouthin – mais aussi un des premiers textes sur l’économie politique de la ville – nous est livré sous la plume du journaliste et écrivain Sélim Boustani. Dans un article publié en 1872, qui s’intitule ‘Markazouna’, « Notre Position » , Boustani définit la ville et la montagne toute proche comme étant le centre de la « nation orientale », qu’il assimile au territoire de la Syrie naturelle. Pour faire prévaloir l’importance de ce « centre », Boustani compare la « nation orientale » à une armée, où le centre occuperait la position la plus forte et la plus prestigieuse: « Notre position écrit-il alors, est probablement la plus forte au monde, ce qui suscite la jalousie des proches et des lointains ». A travers les fanfaronnades habituelles de l’époque, apparaît pour la première fois le thème de l’unicité Beyrouth, source éternelle d’envies et de jalousies.

A partir de cette situation privilégiée, la ville se doit d’assumer un rôle économique conforme à sa position géographique: elle servira donc d’intermédiaire économique entre l’Orient et l’Occident. Deux métaphores s’imposent déjà: celle de « porte » et celle de « ventre ». Deux métaphores contradictoires, puisque l’une évoque le repliement sur soi, alors que l’autre représente plutôt un symbole d’ouverture.

Beyrouth, selon Boustani, est/devrait être « la porte par laquelle l’Occident pénètre en Orient et l’Orient s’ouvre à l’Occident ». Vision fortement marquée par l’imaginaire colonial: celui d’un Orient féminisé qui « s’ouvre » pour accueillir la « pénétration » occidentale. Mais aussi, vision qui recoupe parfaitement la division coloniale du travail, où l’Orient devient exportateur de matières premières et de produits agricoles et importateur de produits industrialisés.

Beyrouth serait ainsi « destinée » à être la porte à travers laquelle l’intérieur syrien exporte ses produits agricoles vers l’Europe, « patrie de la civilisation et de la prospérité », une Europe qui « progresse sur les ailes de la vapeur et du télégraphe » et qui attire ces produits « comme un aimant », selon l’expression de Boustani. D’où une nouvelle division de travail, mais cette fois à l’intérieur de la « nation orientale », entre la côte, vouée au commerce, et l’intérieur syrien, voué à la production agricole.

A l’encontre de cette fonction de « porte » se dresse chez Boustani la fonction « ventre »: dans l’un des premiers textes connus qui évoquent le modèle phénicien, il propose aux Beyrouthins de suivre les pas de leurs ancêtres qui ont « réussi à devenir la première nation dans le monde ancien et le dépositoire des richesses de l’Orient et de l’Occident, amassant chez nous les profits récoltés des deux parties de manière salutaire ». Et Boustani d’évoquer l’avenir radieux promis à la ville, selon une formule organiciste qui aurait ravi Gaston Bachelard: « Nous voilà devenus, heureusement, comme le ventre de l’homme, qui vit aux dépens des mains et des pieds, tout en étant porté et choyé par eux”.

Un mythe était né: celui de l’intermédiaire, capable de récolter les bénéfices de part et d’autre des deux pôles qu,il cherche à mettre en relation. Nous sommes alors à l’époque de l’accumulation primitive du capital marchand: la thésaurisation est de règle et ses fantasmes aussi.

Une Suisse Phénicienne

Ce rôle économique était à la recherche d’un espace politique pour l’encadrer et lui offrir une légitimité. C’est le Grand Liban, issu du découpage colonial des accords de Sykes-Picot, qui fournira à Beyrouth un cadre digne de ses ambitions, en lui rattachant les régions périphériques du Mont-Liban, de la Békaa, du Nord et du Sud du pays. Mer et Montagne se rejoignaient ainsi, pour constituer un territoire regroupant les « confessions religieuses historiques » et les communautés minoritaires de la région. Un modèle européen sert alors de référence: celui de la Suisse, qui associe dans une même entité politique les minorités alémanique, romande et tessinoise.

Certes, l’idée d’une « Suisse de l’Orient » n’était pas nouvelle en soi: Lamartine et Gérard de Nerval, furent les premiers à évoquer la ressemblance entre le Mont-Liban et le pays Alpin, leur description du premier en tant que version orientale de la Suisse permettant de le rendre plus accessible aux lecteurs européens. La formule fut rapidement politisée, et l’annonce fut faite aux Libanais, qu’avec l’aide d’une France bienveillante, leur Montagne était appelée à devenir la Suisse de l’Orient. Mais cette promesse mettra longtemps à se matérialiser: lors d’un débat à l’Assemblée Nationale sur les événements de 1845 et la division du Mont-Liban en deux qâ’im maqâmiyya, l’une chrétienne, l’autre druze, le député de Melville interpellait déjà le ministre de l’Intérieur de l’époque au nom de cette promesse: « Il y a quelques jours, vos collaborateurs et vos amis déclaraient: il faut que nous fassions en sorte que le Liban devienne comme la Suisse. Quant à moi, Monsieur le Ministre, tout ce que j’espère, c’est que vous ne le transformiez pas en une nouvelle Pologne! » . Dès le départ, comme de façon prémonitoire, le modèle suisse avait déjà son anti-modèle: celui de la division polonaise.

C’est sous le mandat français que ce modèle est approprié localement, dans une combinaison étonnante qui l’associe à la renaissance du mythe phénicien. La sériciculture se remettait alors à peine de la crise qui l’avait secouée durant la première guerre mondiale, avant de s’effondrer complètement au cours des années trente et de provoquer une seconde vague d’émigration qui saignera à blanc la Montagne libanaise. Dans un texte aux accents apocalyptiques, l’écrivain Amin al-Rihani, émigré aux États-Unis, décrit cet effet combiné de l’émigration et de l’effondrement de la sériciculture:

“Voici les villages fantômes, habités par le chômage, la paresse et la détresse. Pour te consoler de leur disparition, il ne reste que les fabriques et les églises abandonnées…Voici la richesse perdue, pleurée par les journaux… et les messieurs habillés à l’européenne. Et la fierté nationale, vêtue de soie artificielle, mange son pain trempé dans les sueurs de l’Afrique.”

C’est dans ce contexte dramatique qu’est évoquée, pour la première fois, la possibilité pour la Montagne libanaise de se « recycler » en s’ouvrant à la villégiature et au tourisme. L’idée faisait partie du projet des « Nouveaux Phéniciens », un groupe d’intellectuels chrétiens issus de la bourgeoisie beyrouthine francophone. Groupés autour de la Revue Phénicienne, Charles Corm, Albert et Alfred Naccache, Fouad al-Khouri, Jacques Tabet et leurs partisans, se proposaient de ressusciter la Phénicie en tant qu’identité culturelle et nationale différenciée des Arabes, basée sur un modèle économique organisé autour du commerce et de l’échange. Du couple Suisse/ Phénicie, ils faisaient l’équivalent symbolique du couple Montagne/Mer, dualité géographique sur laquelle était fondée la représentation du Grand-Liban.

Le raccourci était séduisant et l’argument ne manquait pas d’audace : la Phénicie servait de modèle pour l’essor des activités tertiaires à Beyrouth et sur le littoral, et la Suisse devenait l’archétype d’une Montagne débarrassée de la pauvreté et de la famine. Pour un pays « en manque de capital-argent », il était possible d’exploiter « l’abondance du capital-beauté et du capital-climat », tous deux décrits comme « uniques au monde », pour développer le tourisme, l’hôtellerie et la villégiature, dans l’espoir d’attirer les « nantis de Syrie, de Palestine, d’Egypte et même d’Europe », et profiter ainsi de la « richesse des nations ». Un ouvrage au titre évocateur, paru dans les toutes premières années du Mandat français, développe cet argumentaire avec force détails : Pour faire du Liban la Suisse du Levant: aperçu sur les conditions politiques, économiques et touristiques des deux pays.

Toute une littérature développe d’ailleurs le thème de la « rédemption » qui permet au peuple souffrant de dépasser l’épreuve : tandis que Charles Corm, fondateur de la Revue Phénicienne chante en français la “digne misère” des paysans, Saïd Akl, poète

de langue arabe et membre du même groupe, vante les vertus de ces montagnards-émigrés qui “de roches et de senteurs de cèdre subsistent / quand la terre se tarit / leurs bras deviennent patries”. L’émigration, perçue comme vocation millénaire de tout un peuple, devient alors l’expression ultime d’un « indéfectible esprit de liberté et d’aventure », transmis aux libanais par leurs ancêtres Phéniciens.

Finalement, cette même Montagne, présentée comme le « foyer de l’Esprit et de la Foi », servira en quelque sorte de purgatoire pour une ville marchande livrée aux valeurs monétaires.

La cache au trésor

Avec l’accession du Liban à l’indépendance en 1943, c’est vers l’aspect économique du modèle suisse qui vont se tourner les regards : après la Deuxième Guerre Mondiale, l’économie libanaise, centrée sur Beyrouth, se « mondialise » avant la lettre. Les définitions d’un rôle nouveau pour la ville abondent, qu’on retrouve principalement dans les écrits de Michel Chiha, banquier, journaliste, homme politique et principal idéologue du Libanisme: « place publique », « lien », « comptoir », « marché », « carrefour », « zone franche », « tête de pont », « entrepôt », etc. La fonction extravertie d’une économie libanaise axée sur le tertiaire est alors renforcée par le développement impressionnant (quoique anarchique) d’un secteur bancaire qui accueillait à profusion les pétrodollars des pays d’Arabie et du Golfe et les capitaux d’Egypte et de Syrie qui fuyaient les nationalisations de régimes de plus en plus dirigistes. La métaphore du « ventre » s’enrichit d’un contenu inédit, et un vocabulaire nouveau exprime ces transformations : « bourse », « cache », « coffre », « cage », les images fleurissent, qui évoquent le rôle rêvé pour Beyrouth.

La loi sur le secret bancaire adoptée par le Parlement libanais en 1956 constituera le cadre légal de cette métamorphose. Dorénavant, Beyrouth se comparera à Monte-Carlo et le modèle de la principauté monégasque, accolée à la France mais néanmoins autonome, apparaîtra comme une solution possible pour le Liban, accroché au flanc d’un monde arabe qui semblait alors tendre vers l’unité.

Dans sa version imagée, le Liban-cache-aux-trésors imprègne d’ailleurs le théâtre musical des frères Rahbânî et de la diva libanaise, Fairouz. Le leitmotive de leur vingtaine d’opérettes, créées entre 1958 et 1975, est celui du rapport de l’Etranger au trésor enfoui qu’il convoite et dont il tente de s’emparer, malgré l’opposition des habitants. Dans une autre variante, le trésor, caché à cause d’un conflit qui divise le village, ne pourra être découvert qu’après la réconciliation des familles: allégorie à peine voilée de la paix civile, condition nécessaire à l’accomplissement du miracle et à la prospérité économique. Dans une opérette créée en 1975, au tout début de la guerre libanaise, les Rahbani ont recours aux précédents historiques idéalisées de Palmyre et de Pétra pour conter le drame que subit leur pays. Les deux cités-Etats du désert syrien sont présentées comme des relais de caravanes et des caches aux trésors, dont la prospérité et la puissance dépendaient de leur capacité à défendre leur liberté, menacée par les grandes puissances qui tentent d’asseoir leur domination sur l’ensemble de la région. Pétra, où « richesse matérielle se conjugue avec civilisation », devient le symbole de la lutte contre Rome, pendant oriental du village d’Astérix. Pour définir le contentieux entre la cité- qui- résiste et les ambitions impériales, l’un des personnages de l’opérette « Pétra » a recours à une métaphore pour le moins audacieuse :

«Rome veut piller les peuples de leurs trésors. Pétra n’admettra pas que l’Orient soit privé de sa civilisation, de son argent, de ses joyaux et des statues sculptées par le génie de l’Homme. Voilà pourquoi nous avons ouvert nos coffres-forts pour servir de refuge aux trésors fuyant les régions sous occupation romaine. Les coffres-forts de Pétra sont devenus les symboles de la lutte et les annonciateurs de la libération…»

Ainsi se trouvent résumés les termes du combat : les coffres-forts contre les forts de ce monde. Bien que l’image d’un coffre-fort qui libère ne soit pas du domaine des évidences, l’on pourrait concevoir la déclaration des Rahbanis comme une tentative de joindre les deux pôles du symbolisme beyrouthin et de réconcilier les deux rôles fondateurs du mythe moderne de la ville: celui de «porte» et celui de «ventre».

De l’oasis culturel au Hanoi révolutionnaire

Place publique, zone franche, tête de pont, Beyrouth le devient progressivement, non seulement pour les capitaux matériels mais aussi pour les capitaux humains, au fur et à mesure que les pays arabes voisins tombent sous la coupe de régimes autoritaires. A partir des années soixante, Beyrouth accueille la fleur de l’intelligentsia arabe qui s’y installe, y produit et y publie ses œuvres, dans un espace de liberté et de tolérance qui tranche avec le climat régional dominant.

Dans son Poème de Beyrouth, le poète palestinien Mahmoud Darwish évoque le paradoxe de cette nouvelle Andalousie, lien paradoxal entre Orient et Occident:

«L’Orient est parfois le contraire de l’Occident, mais parfois aussi son Orient, son miroir et sa marchandise…»

Mais le Beyrouth du poète palestinien en exil apparaît sous un double visage: c’est la « dernière tente » de la diaspora palestinienne, mais aussi sa « dernière étoile ». Dans le même temps, son « refuge ultime » et son « point de départ » pour la libération de sa patrie perdue : de nouveau les métaphores du « ventre » et de la « porte », qu’on retrouve ici sous une forme paradoxale !

Pourtant, si l’accès du poète palestinien privé de sa patrie à Beyrouth semble évident, il ne l’est pas pour les Libanais de l’intérieur, venus des régions périphériques, et auxquels la ville semble se refuser. Poète originaire du Sud Liban, hérault d’une génération déracinée de sa terre, poussée par la misère et la guerre vers la capitale, Hassan al-`Abdallah butte contre une question existentielle dont il fait le titre de l’un de ses premiers recueils poétiques, où s’exprime la rela tion conflictuelle entre le centre et les périphéries, entre la ville florissante et les campagnes miséreuses: Comment entrer au pays?. Beyrouth l’hospitalière, ouverte à tous vents, Beyrouth qui accueille si volontiers les étrangers et les poètes venus d’ailleurs, semble tourner le dos à ceux de l’intérieur, au poète sudiste et à ses semblables, chassés de leurs villages par l’émigration rurale, qui voient la porte à laquelle ils frappent se refermer à leur nez: il n’est jamais bon de prendre les métaphores à la lettre !

Autant de déplacements et de substitutions : au mythe culturel de l’Andalousie beyrouthine se substitue, à partir des années soixante-dix, un autre mythe, moins paisible celui-là, celui de Hanoi des Palestiniens. Elue capitale de l’OLP après le Septembre noir jordanien, Beyrouth sera perçue par les révolutionnaires arabes, pendant deux décennies, comme la « tête de pont » pour la libération de la Palestine. Si Yasser Arafat espère pouvoir y échanger l’espace que ses fidayins contrôlent sur le territoire libanais contre un état indépendant en Palestine, les plus radicaux y voient un tremplin pour renverser un ordre international qu’ils exècrent. C’est désormais vers Beyrouth que convergeront les révolutionnaires du monde arabe et d’ailleurs, égyptiens, irakiens, syriens, yéménites, ceux du Golfe et de l’Arabie, mais aussi les déçus de toutes les révolutions avortées, ceux de mai 68, les Brigades et les Fractions rouges du monde entier, les Zenkaguren japonais, et les aventuriers de tous bords: la guerre civile libanaise aura aussi son côté guerre civile espagnole, où les membres des “brigades arabes et internationales” mèneront les guerres de substitution qu’ils n’ont pas pu, ou pas voulu, entreprendre dans leurs propres pays.

Un Hanoi pour les Palestiniens? Il y aura également un anti-Hanoi, puisque Beyrouth sera occupée par l’armée israélienne à l’automne 1982. Ariel Sharon, ministre israélien de la défense, semble y avoir pris la comparaison vietnamienne à la lettre, puisqu’il confessera plus tard à la journaliste italienne Oriana Fallaci que, dans Beyrouth assiégée puis envahie par ses troupes, il avait l’impression de venger les humiliations subies par l’armée américaine au… Vietnam! Son premier ministre, Menachem Begin, ira encore plus loin dans la substitution historique : lors des journées les plus meurtrières du siège de Beyrouth, il écrira à Ronald Reagan, qu’on dit choqué par les photos d’enfants libanais et palestiniens victimes des exploits de Tsahal : «A Beyrouth, je suis en train de poursuivre les dernières hordes nazies dans Berlin assiégée…». Il y a du Hollywood dans l’air…

Aujourd’hui, après avoir été jusqu’au bout des fantasmes auxquels on l’a si souvent identifiée, au point de s’y détruire, Beyrouth se retrouve désemparée, comme à la recherche d’un rôle à jouer, que personne ne veut plus lui proposer. Elle ressemble de plus en plus aux personnages de Pirandello, une ville en quête d’auteur…

Mais qui sait? Peut-être qu’à l’image de ces acteurs vieillissants qui rebondissent après un passage à vide, lorsqu’ils ne peuvent plus interpréter les rôles d’ingénues ou de jeunes premiers, Beyrouth est-elle à la veille d’entamer une nouvelle carrière. Car Italo Calvino l’a bien dit: “Les villes, comme les rêves, sont faites de désirs et de peurs”. En ce sens, Beyrouth est peut-être la ville par excellence, puisqu’elle est pâtie par les désirs et les peurs… des autres.

Quartier de Beyrouth qui se développe à partir de la deuxième moitié du 20ème siècle et devient rapidement le symbole de l’ouverture à la modernité et de l’occidentalisation des mœurs.

Administration autonome du Mont-Liban (1861-1915), placé sous l’autorité d’un Mutassaref désigné par le pouvoir ottoman, avec l’accord des puissances européennes.

Désignation traditionnelle de l’espace de la Syrie intérieure, au-delà des montagnes de l’Anti-Liban.

Division administrative dans l’empire ottoman, correspondant au statut de province.

Thobie J. Intérêts et impérialisme français dans l’empire ottoman , Paris, Publications de la Sorbonne 1977.

Système de fermage d’impôts et de contrôle de la production terrienne, contre lequel se soulèvent les paysans du Mont-Liban en une série de révoltes qui se succèdent à partir de 1840.

Michel Geha (ed.), Al-A`mâl al-Majhûlah li-Salîm Bustânî, 1990, Beyrouth, Dar Riyâd al-Rayyes, pp. 183-186.

Régime provisoire qui a servi à administrer la Montagne libanaise entre les troubles confessionnels de 1845 et ceux de 1860.

Discours du 15 juin 1846, cité par Youssef Ibrahim Yazbek dans son introduction à l’ouvrage de Antoun Daher al-`Aqiqi, Thawrah wa Fitnah fi Jabal Lubnân, Beyrouth, 1938, p. 38.

Amin al-Rihani: Qalb Lubnan, Beyrouth, s.d., p. 99.

Jacques Tabet, Paris, Imprimerie Ramlot, 1924, cité par Marwan Buheiry: “Beirut’s Role in the Political Economy of the French Mandate, 1919-39”, Papers on Lebanon , no. 4, Oxford, Centre for Lebanese Studies, s.d.

Le terme est employé pour la première fois par le journaliste George Naccache en 1950 pour faire la démarcation entre l’economie libanaise, ouverte, extravertie et basée sur le secteur tertiaire, et l’économie syrienne, productive et protectionniste.

Voir: Michel Chiha, Le Liban Aujourd’hui, Editions du Trident, 1942; Politique Intérieure, Beyrouth, Editions du Trident, 1957 ; “Visages et Présence du Liban”, Les Conférences du cénacle Libanais, Beyrouth , XVIIIème année, no.9-12; 1964 , Variations sur la Méditerranée, Beyrouth, Editions du Trident, 1975.

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فواز طرابلسي
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