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في الاستخدامات الحسنة والسيئة للنموذج السويسري

«سويسرا الشرق» اختراع استعماري فرنسي استُخدم انتقائياً — المصارف من دون الصناعة، الحياد من دون الجيش، الفدرالية لتبرير الكانتونات فقط — كاشفاً التشوّهات لا التشابهات.

Des bons et mauvais usages du modèle suisse

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Des bons et mauvais usages du modèle suisse

Fawwaz Traboulsi

“La Suisse n’existe pas”

(André Gorz)

La plus grande efficacité d’une donnée idéologique vient du fait qu’elle est couramment répétée sans qu’on ne prenne la peine de l’examiner ou de la questionner. Il en est ainsi et surtout concernant la formule ‘le Liban, Suisse de l’Orient’. Qu’elle soit énoncée magistralement par un idéologue de haute stature, un tribun trop zélé et vantard, une presse occidentale trop avide de formules captivantes, ou tout innocemment par un chauffeur de taxi maghrébin à Paris qui la répète à force de l’avoir trop entendue sur la radio- la formule a acquis la ‘solidité des croyances populaires’, comme aurait dit Gramsci, une croyance qui se raffermit de plus en plus, aidée par la complicité générale.

En fait, un ‘modèle suisse’ hante et inspire au Liban, dans l’imaginaire comme dans le réel. Les comparaisons et émulations touchent à de nombreux domaines: le tourisme, l’économie de services et de banques; le confédéralisme; la neutralité internationale et finalement, la façon de traiter la question des travailleurs émigrés. Mais à y regarder de plus près, la comparaison entre le Liban et la Suisse ‘réelle’ révèlerait plus de points en commun et plus de manques entre le modèle et la copie que les promoteurs du modèlisme suisse ne veuillent admettre.

L’idée d’un Liban Suisse de l’Orient est un produit de l’imaginaire colonial français. Les voyageurs français, tels Lamartine and Gérard de Nerval, furent les premiers à évoquer la ressemblance entre le Mont Liban et le pays Alpin; leur description du premier en tant que version orientale de la Suisse était sensée le rapprocher plus des lecteurs européens.

La formule fut politisée, semble-t-il, dans l’ère napoléonienne et l’annonce fut faite aux Libanais que leur Montagne sera la Suisse de l’Orient avec l’aide d’une France bienveillante. Ainsi, lors d’un débat à l’Assemblée générale française sur les événements de 1845 et la division du Mont-Liban en deux qâ’im maqâmiyya , le député De Melville interpella le ministre de l’Intérieur au nom de cette promesse:

“Il y a quelques jours, vos collaborateurs et vos amis, Mr. le Ministre, disaient: ‘Il faut que nous fassions de sorte que le Liban devienne comme la Suisse’; quant à moi, tout ce que j’espère est que vous ne le transformeriez pas en une nouvelle Pologne!”

Le modèle avait déjà son anti-modèle: la division polonaise.

Sous le mandat français, le modèle suisse prit forme avec celui de la Phénicie. Paradoxalement, la sériciculture, une des raisons originales de l’intérêt français pour le Liban, se remit à peine de sa crise après la guerre et s’effondra dans les années trente contribuant à une seconde vague d’émigration. L’écrivain Amin al-Rihani, émigré aux États Unis, en visite au pays, décrit cet effet combiné de l’émigration et de l’effondrement de la sériciculture:

“Voici les villages fantômes, habités par le chômage, la paresse et la désolation. Il n’y reste que les fabriques et les églises pour te consoler de leur disparition…Voici la richesse perdue, pleurée par les journaux… et les messieurs habillés à l’européenne. Et la fierté nationale, vêtue de soie artificielle, mange son pain trempé dans les sueurs de l’Afrique.”

Pour la Montagne fut imaginé un rôle nouveau: la villégiature et le tourisme. L’idée faisait partie du projet des Nouveaux Phéniciens, intellectuels chrétiens à majorité maronites, issues de la bourgeoisie beyrouthine francisée. Groupés autour de la Revue Phénicienne de Charles Corm, Michel Chiha, Albert et Alfred Naccache, Fouad al-Khouri, Jacques Tabet et autres avaient ressuscité la Phénicie en tant qu’identité culturelle et nationale différenciée des Arabes et de modèle pour une économie tertiaire. Leur modèle phénicien fut complété par la notion d’un ‘Liban, Suisse de l’Orient’.

Le couple Suisse/ Phénicie devint l’équivalent symbolique du couple Montagne/Mer, la dualité géographique qui fonde le pays. Si la Phénicie servait de modèle pour l’essor des activités tertiaires à Beyrouth et sur le littoral, la Suisse servira de modèle pour un Mont-Liban- saigné à blanc par l’émigration et la famine, où s’effondrait la sériciculture- invité par les partisans de l’intermédiarat économique à compenser ses pertes en émulant la villégiature suisse. L’argument était qu’un pays en manque d’un capital-argent pourrait pallier à ce manque en exploitant l’abondance de “son capital-beauté et son capital-climat” tous deux, ça va de soi, “uniques au monde”. Le développement de la villégiature et de l’industrie hôtelière et touristique pourrait attirer les nantis de la Syrie, la Palestine, l’Egypte et même de l’Europe. Parmi les premiers écrits sur ce sujet figurent des articles de Fuad al-Khoury et Alfred Naccache dans la Revue Phénicienne, en 1919 et l’ouvrage de Jacques Tabet: Pour faire du Liban la Suisse du Levant. Aperçu sur les conditions politiques, économiques et touristiques des deux pays. Paris, Imprimerie Ramlot, 1924.

Tandis que Rihani, fils de la montagne, et ses semblables dans le pays et outre-mer, exprimaient les blessures et déchirures de l’émigration, les Nouveaux Phéniciens s’efforçaient à justifier et l’émigration et la misère d’une Montagne de plus en plus dépeuplée. Saïd Akl, poète originaire de Zahleh, vantait les Libanais montagnards-émigrés qui “de roches et de senteur de cèdre subsistent / quand la terre se tarit / leurs bras deviennent patrie.” Charles Corm louait la “digne misère” des paysans. L’émigration fut ainsi conçue en tant que vocation millénaire de tout un peuple, exprimant son esprit de liberté et d’aventure depuis les Phéniciens.

Finalement, cette même Montagne, présentée en tant que ‘foyer de l’Esprit et de la Foi’, servira, en quelque sorte, de purgatoire pour une ville marchande livrée aux valeurs monétaires.

Paysans, mercenaires et transitaires

La Fédération Helvétique a fêté ses 700 ans il y a quelques années. L’occasion d’esquisser un bref apperçu de son histoire. Elle fut fondée en 1291, date de la formation d’une alliance entre les communautés paysannes des vallées des Alpes centrales, Uri, Schwytz et Unterwald, qui s’organisent pour lancer une guérilla paysanne contre les armées autrichiennes. En 1302, un de ces paysans insurgés, du nom (hypothétique) de Guillaume Tell commet le “meurtre fondateur” en abattant un bailli étranger créant ainsi le mythe indépendantiste représenté par deux mots-d’ordre: “le pouvoir est au bout de l’arbalète” et “un seul seigneur: le paysan libre sur sa terre”. La dernière attaque des Autrichiens repoussée en 1315, aucune armée étrangère ne pénètrera les vallées alpines jusqu’à l’occupation de la Suisse par les troupes de Napoléon.

Au XIVème siècle, naît une aristocratie commerciale qui contrôle les voies alpestres de transit Nord-Sud mais ne pratique presque pas d’investissement local. Les vallées restent pauvres et la famine sévit. L’oligarchie régnante trouve une solution originale en vendant ‘ses’ compatriotes aux gouvernements étrangers en tant que mercenaires: ceux-ci meurent pour les rois de l’Italie, de France et notamment pour le Pape de Rome, dont ils constitueront sa fameuse ‘garde suisse’. Cette déportation des paysans excédentaires rapporte beaucoup d’argent aux familles régnantes et leur permet de participer à la politique internationale.

Certains historiens recusent l’idée de la pérennité historique du pays: la Suisse serait un pays jeune, dont la vraie histoire ne remonte qu’aux années 1813-1815. Selon cette version, le nationalisme suisse serait le produit de ce que Benedict Anderson appelle ‘la dernière vague’ des nationalismes européens. La première citoyenneté suisse fut introduite par l’occupation française de 1798. En 1803, les régions italophones furent annexées, suivies par les régions francophones en 1815. Ce n’est qu’après l’an 1848, que les divisions linguistiques remplaceront les divisions sectaires entre catholiques et protestants.

En fait, c’est le sous-développement de la Suisse, sa topographie impossible et sa pauvreté en ressources exploitables qui lui auraient épargné d’être absorbée par ses voisins puissants. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, la Suisse était toujours un pays presque sous-développé, à majorité paysanne, dont le niveau de vie n’atteignait que la moitié de celui de la Grande- Bretagne. La survie historique de ce petit pays serait, selon Anderson, le produit de sa double nature: “Contre les ennemis extérieurs, elle arriva à produire un degré suffisant d’unité populaire. Contre la rébellion intérieure elle produit une suffisante unité de l’oligarchie” pour vaincre les soulèvements paysans.

La confédération de cantons

La Confédération helvétique est composée de trois nationalités qui sont autant de groupes linguistiques, dont une constitue la majorité écrasante de la population: les Allemands (70%), les Italiens (19%) et les Français (11%). Elle est divisée en 23 cantons souverains sauf dans les domaines réservés à la Confédération (affaires étrangères, défense, monnaie, douanes). Les pouvoirs sont exercés par une assemblée législative représentant le peuple (le Conseil national) et une autre, les cantons (le Conseil des Etats). Le pouvoir exécutif est exercé par le Conseil fédéral dont le président est élu selon un système de rotation entre les représentants des différents groupes linguistiques.

Autant pour dire que le modèle politique- le fédéralisme- n’est pas celui qui prime au Liban dans les premières phases du modélisme. La copie orientale est un pays dont les habitants appartiennent à une seule ethnie et un seul groupe linguistique et ne compte pas une majorité décisive comme celle des germanophones suisses. En fait, rares sont les Libanais qui ont évoqué le fédéralisme suisse avant la guerre de 1975. Certes, Michel Chiha avait comparé le Liban, ‘confédération de confessions’, à la Suisse, ‘confédération de cantons’. Mais si Chiha, par cette définition, défendait l’autonomie politique, juridique et religieuse des confessions, il ne récusait pas le fondement centralisant de la Constitution libanaise. Ce n’est qu’après la guerre de 1975 que l’on retrouve les emprunts du confédéralisme suisse dans les projets de fédération et de confédération proposés par le Front libanais et repris par les Forces libanaises.

L’Eldorado, ou la cache au trésor

Ce qui prime dans le modèle suisse est l’aspect économique qui inspire un Liban conçu comme cache de butins et de trésors. La loi sur le secret bancaire, proposée par Raymond Eddé et adoptée en 1956 sous le régime Chamoun est un exemple de cette inspiration.

Jean Ziegler, sociologue et parlementaire socialiste suisse, connu pour ses écrits critiques du système politique et économique de son pays- en particulier son rôle dans le Tiers-Monde- parle d’une oligarchie suisse, jamais démasquée, qui règne depuis plus de cent cinquante ans sur un Etat et un peuple dont le système électoral, idéologique et administratif sont étroitement liés à ses besoins.

“Grâce à un système bancaire hypertrophié, grâce aussi à ces institutions administratives que sont le secret bancaire et le compte à numéro, l’oligarchie suisse fonctionne comme un receleur indispensable du système capitaliste mondial. Avec son butin quotidien, elle finance ses propres aventures étrangères: ses sociétés multinationales contrôlent aujourd’hui, de l’Indonésie à l’Afrique du Sud, du Brésil au Guatémala, des régions et des populations entières. Le bilan commercial de la Suisse- fait unique pour un Etat industriel d’Europe- est constamment excédentaire.”

Lénine avait parlé des Suisses en tant que “nation de receleurs”. Ce rôle de recel a fait de la Suisse une cache pour les capitaux en fuite des lois fiscales de leurs pays ou accumulés par des pratiques illégales, voire criminelles. Son système bancaire extraverti, contribue très peu au financement de la production et des services en Suisse même- ceux-là sont couverts pour l’essentiel par l’épargne interne- tandis que l’argent fidiciaire des grandes banques consiste à gérer les capitaux en fuite et d’immenses sommes sont investies à l’étranger pour une variété de pratiques: trafic de drogue et d’armes; spéculation dans l’or, les devises étrangères, l’immobilier et les denrées alimentaires; manipulations monétaires internationales, etc. C’est en Suisse qu’est blanchi l’argent de la mafia sicilienne et américaine et celui des trafiquants colombiens, etc.

Cette idée d’un Liban qui fait fonction de cache des trésors d’autrui a été déjà évoquée par Chiha. Elle ne fut que renforcée avec le développement du secteur bancaire qui accueillait les pétrodollars des pays du Golfe ainsi que les capitaux qui fuyaient les nationalisations dans les régimes militaires. En état de crise, ke référend suisse refait surface. Camille Chamoun, commentant le krash de la Intra Bank déclare la “fin du Liban ‘Suisse de l’Orient’ ”. Quant à Ghassan Tuéni, cherchant la punition appropriée aux Intraïstes (les responsables de la banque et à leurs défenseurs chihabistes dans les rouages de l’Etat), propose non pas de les jeter en prison, mais “que le Miracle continue sans eux, et qu’il se révèle meilleur qu’eux et plus propre, afin que l’argent ne devienne plus source de faiblesse et ne s’envole pas de sa cage dorée…”

L’allégorie de la cage dorée et de l’argent-oiseau volant n’est pas unique dans l’imaginaire de la cache-au-trésors.

Le Liban-cache-aux-trésors imprègne le théâtre musical des frères Rahbani et Fayrouz. Le thème qui fait fonction de leitmotiv à leur vingtaine d’opérettes, entre 1958 et 1975, est celui du rapport entre l’Etranger et le Trésor, où le premier généralement convoite le second. Dans une autre variante, le Trésor se cache à cause d’un conflit qui divise le villlage et ne sera révélé que quand la paix sera rétablie: allégorie à peine cachée de la formule de la paix politique, condition du dévoilement du miracle et de la prospérité économique. Dans leurs opérettes sur la guerre de 1975, les Rahbani eurent recours aux précédents historiques idéalisées de Palmyre et de Petra: toutes deux cités-Etats du désert syrien dont la prospérité et la puissance furent tirées de leur rôle de stations et d’entrepôts des caravanes et de caches de trésors- cités qui défendaient leur liberté vis-à-vis de deux grandes puissances en compétition pour le contrôle de la région. Petra, où ‘richesse matérielle’ allait de pair avec ‘civilisation’, est avant-guarde et symbole de la lutte contre ‘Rome’ qui cherche à spolier les peuples de la région. Un des personnages de l’opérette ‘Petra’ définit le contentieux entre la cité-cache et les ambitions impériales de ‘Rome’ en ces termes:

“On a ouvert nos caches pour que les peuples sous domination romaine puissent exporter leurs trésors chez nous. Ainsi, le coffre-fort de Petra devint lutte et devint libération.”

Pour que les comparaisons faciles ne nous entraînent pas, il faut se rappeler que la Suisse est un pays industriel, une des grandes puissances industrielles du monde et le siège de la plus puissante industrie alimentaire mondiale. C’était précisément ce que disait l’économiste libanais, Naïm Amyouni, il y a juste un demi-siècle dans une plaidoirie en faveur d’une économie basée sur les secteurs de production:

“Les Libanais qui aiment appeler leur pays ‘la Suisse de l’Orient’ en se référant à son paysage, doivent se rappeller que la vraie Suisse est en premier lieu un pays hautement développé et que le gros de sa richesse provient de l’industrie et non du tourisme”.

La Suisse, pratiquement sans ressources minérales et énergétiques, a accumulé une richesse à partir de l’industrie qui fait que sa balance de paiements commerciale est, toujours selon Amyouni, 15 fois celle du Liban et de la Syrie réunis pour une même population.

En plus, poursuit Amyouni, la Suisse est connue pour avoir fait du travail une valeur nationale.

Neutre… mais armée!

Parmi les notions inspirées du modèle suisse, il faut mentionner la neutralité, considérée comme garante de l’indépendance du pays, sa prospérité économique et la paix civile. Les libanistes de l’époque de la Première Guerre mondiale avaient proposé la déclaration de la neutralité de leur pays. Plus tard, Chiha, avocat d’un ralliement inconditionnel à l’Occident, s’attaquait violemment à toute proposition neutraliste. N’empêche que son disciple Charles Hélou relancera l’idée, durant la guerre civile de 1958, en proposant une neutralité libanaise institutionnalisée et internationalement reconnue, selon les modèles suisse et autrichien. Mais il ne s’agissait plus de neutralité entre le ‘monde libre’ et l’Union Soviétique, mais d’une neutralité par rapport au conflit israélo-arabe et aux conflits inter-arabes. L’idée d’un Liban neutre refera surface pendant la guerre civile de 1975 dans les projets du Front libanais, en réponse à la présence palestinienne et aux opérations des commandos de l’OLP à partir du territoire libanais. Cette vision de la neutralité libanaise- qui consiste à s’isoler des problèmes politiques arabes tout en bénéficiant de son rôle d’intermédiarat économique dans le monde arabe- fut reprise dans le projet confédéral des Forces libanaises. Dans sa justification de ce projet, l’idéologue du parti des Phalanges, Antoine Najm, rappelle que la neutralité du Liban fera de lui “un centre financier et économique qui sera apprécié par tout le monde”.

Chateaubriand, quant à lui, ne semblait pas trop appréciatif de ce genre de neutralité. Il écrit:

“Neutres dans les grandes révolutions des Etats qui les environnaient, les Suisses s’enrichissèrent des malheurs d’autrui et fondèrent une banque sur les calamités humaines”.

Quoi qu’il en soit, la neutralité suisse ne ressemble en rien à la version libanaise de l’après-1967 dont Pierre Gémayel se fait le porte-parole par sa célèbre formule: “La force du Liban réside en sa faiblesse”, formule qui résume une politique de démission vis-à-vis du conflit israélo-arabe mais reste ouverte à l’utilisation de l’armée comme force de contrôle intérieur. La neutralité suisse, elle, s’appuie sur une notion inverse de la défense armée. Car la confédération helvétique est défendue par la plus grande armée ‘populaire’ du monde, par rapport au nombre d’habitants. Tout citoyen est soldat et reste en service militaire actif de l’âge de 20 à 50 ans, suivant les cours de formation et d’entraînement militaires durant toute l’année. Ainsi la Suisse neutre (4 fois la superficie du Liban) fait partie des pays les plus militarisés du monde, en plus du fait qu’elle est elle-même un pays fabriquant et exportateur d’armes. Pour 7 millions d’habitants, le double de la population du Liban, la Suisse est capable de mobiliser, en quelques jours, non moins de 625.000 soldats, doté d’un armement ultra-moderne; ce qui, au Liban, voudrait dire une armée d’au moins 300.000 soldats et non pas une de 20.000 ! La Suisse est aussi le pays le plus surveillé dans le monde. On aurait découvert récemment que 900.000 de ses citoyens (sur un total de 6,7 millions) étaient fichés et mis sur écoutes à cause de leurs activités pacifistes jugées dangereuses pour la sécurité de l’Etat.

En effet, il y eut une tradition au Liban qui voulait l’armée en tant que creuset de cohésion nationale supra-confessionnelle: le chihabisme en est un exemple. N’empêche que ce rôle supposé de l’armée fut affaibli par le monopole maronite sur son commandement ainsi que par son rôle comme force de sécurité intérieure aux dépens de son rôle de défense nationale. Il est, toutefois, intéressant de noter que quand les Forces libanaises adoptèrent, à partir de 1978, le modèle confédéral suisse et la neutralité institutionnalisée, leur projet, contrairement aux positions antérieures de Pierre Jumayyil, ne voyait plus de contradiction entre la neutralité et une ‘armée forte’, citant la Suisse pour preuve. Mais ‘l’armée forte’, dans le projet des FL, avait un rôle diamétralement opposé à celui de la Suisse. Elle était dépourvue de son rôle de facteur d’unification nationale, car chaque canton, dans la confédération libanaise envisagée, conserverait sa propre armée, l’armée ‘centrale’ étant réduite à l’aviation et la marine communes.

Toi, l’étranger

Le modèle suisse a été aussi invoqué à propos de la question des ‘étrangers’ au Liban et de la manière d’en traiter. Ceci fut la spécialité du poète Saïd Akl et du groupuscule d’extrême droite qu’il animait, les Gardiens du Cèdre. Un fanatique de statistiques, Akl avait calculé que le nombre d’étrangers au Liban avait atteint 67 pour chaque 100 Libanais. Il aurait fallu faire passer la majorité des Libanais dans la catégorie d’étrangers pour arriver à ce chiffre invraissemblable qui correspondrait à 2.345.000 personnes; ce qui voulait dire, inversement, que les ‘vrais’ Libanais seraient de l’ordre de 1.155.000. Quoi qu’il en soit, le ‘seuil de sécurité’ pour le ratio d’étrangers aux autochtones, que Saïd Akl et ses Gardiens proposaient d’appliquer au Liban, serait la “norme suisse”, fixée, selon eux, à 6 étrangers pour 100 citoyens. Ils demandaient ainsi que les frontières du Liban soient fermées aux étrangers sauf si le demandeur d’entrée “pouvait prouver qu’il était instruit, sain de santé et riche”. Dans une interview radiophonique en août 1975, Akl ajouta une condition additionnelle qui était, selon lui, appliquée en Suisse: les nouveaux demandeurs d’entrée au Liban devaient avoir lu et Shakespeare et Voltaire! Ceux qui ont vu le film ‘Pain et Chocolat’ sur les émigrés italiens en Suisse ne s’empêcheront pas de rire de la témérité du poète libanais qui insise que ceux parmi les étrangers déjà établis au Liban qui ne correspondaient pas à cette ‘norme suisse’ devraient être expulsés jusqu’à que leur pourcentage atteigne ce seuil de sécurité suisse.

Qu’en est-il de ce fameux cas suisse? Effectivement, la Suisse des années soixante- dix discuta des problèmes dus à un taux élevé de salariés étrangers, qui avaient atteint dans les années soixante 25% des effectifs de son industrie et du commerce. Une législation votée en 1974 limita le nombre des travailleurs étrangers. En 1985, ils étaient 14,9% de la population (et non pas 6%) et 23% de la population active.

La Suisse économique- du moins, celle des banquiers et des hommes d’affaires- reconnaissait la contribution qu’avait apportée la main-d’œuvre immigrée à son développement par ces mots: “Pour une bonne partie”- dit une brochure bancaire- “l’essor économique pendant les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale est dû à l’afflux d’une main-d’œuvre étrangère importante”.

Question de bonnes manières.

Discours du 15 juin 1846, cité par Youssef Ibrahim Yazbek dans son introduction à l’ouvrage de Antoun Daher al-`Aqiqi, Thawra wa Fitna fi Jabal Loubnan, p. 38.

Amin al-Rihani: Qalb Lubnan. Beyrouth, p. 99.

Cf. Marwan Buheiry: “Beirut’s Role in the Political Econmomy of the French Mandate, 1919-39”, Papers on Lebanon , no. 4, Oxford, Centre for Lebanese Studies, s.d.

Sur ce même thème, Saïd Akl, poète originaire de Zahleh associé aux Nouveaux Phéniciens, vantera les Libanais montagnards-émigrés qui “de roches et de senteur de cèdre subsistent / quand la terre se tarit / leurs bras deviennent patrie.”

Benedict Anderson: Imagined Communities. London et New York, Verso, deuxième édition, 1991, p. 137.

ibid., pp. 137-8.

Jean Ziegler: Une Suisse au-dessus de tout soupçon. Paris, Seuil, 1976, p. 11.

Al-Nahâr, le 9 février 1967.

FSOUSA, op. cit., no. 1258, juillet 1946.

Cité in Ziegler: op. cit., p. 139.

Manifeste des Gardiens du Cèdre , le 22 septembre 1975.

Société de Banque Suisse: La Suisse. Quelques données sur le pays et son économie. Zurich, 1985, pp. 1-2.

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المؤلف
فواز طرابلسي
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