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Transformations of Tribal Structures Since South Yemen's Independence

A Marxism that never studied its own social formation: tribal structures in South Yemen did not disappear under "classist" discourse but operated clandestinely until they exploded in January 1986.

Les transformations des structures tribales depuis l’indépendance du Yémen du Sud

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Les transformations des structures tribales depuis l’indépendance du Yémen du Sud

Fawwaz Traboulsi

(GREMAMO)

Journées d’études ARABIE DU SUD-LE COMMERCE COMME FACTEUR DYNAMISANT DES CHANGEMENTS ECONOMIQUES ET SOCIAUX

5 et 6 octobre 1990

Introduction

Sous l’impact des évènements sanglants et destructeurs de Janvier 1986, qui menacèrent le pays d’une guerre civile et causèrent des pertes humaines et matérielles énormes, de même que sous l’influence de la pérestroïka soviétique, le Parti Socialiste Yéménite entreprit une série d’évaluations critiques de son expérience au pouvoir (1967-90), la première expérience marxiste dans le monde arabe. La priorité fut donnée à la démocratisation de la société et l’établissement d’un état de droit. Dans le domaine économique et social, le “développement économique” (terme jadis considéré comme relevant de la pure “déviation de droite”) et “l’accumulation primitive” (du capital social) se substituent à la ligne directive précédante- “l’accomplissement des tâches de la révolution nationale-démocratique et la transition vers le socialisme”.

Cette auto-critique- jusqu’à présent, la plus courageuse entreprise par un parti de gauche dans le monde arabe- déboucha sur un projet global de réformes économiques, politiques et sociales (réformes démocratiques du parti lui-même, pluralisme des partis politiques et de la presse, élargissement du secteur privé, retour d’Aden à son statut antérieur de “zone libre” et une libéralisation de la réforme agraire et des investissements privés, etc.) (1)

Plus important, cette nouvelle politique, stimulée par de défis graves sur le plan régional et international et encouragée par la nécessité d’une exploitation commune des ressources pétrolière entre le Sud et le Nord, aboutira à un évènement historique: l’unité yéménite, proclamée en mai dernier.

Le Yémen unifié constitue la réalisation d’une aspiration populaire profonde et ancienne. Dans le contexte régional et international dans lequel elle a été proclamée, elle répondait à de nécessités impératives: elle constitue la seule chance pour préserver l’indépendance et l’intégrité du pays, vis à vis de voisins riches et dominateurs, et le cadre nécessaire pour contrôler les ressources et richesses du Yémen et les utiliser pour un développement économique, social et culturel intégral et efficace.

La démocratie n’en souffrira pas. Les forces anti-démocratiques (les intégristes et les grands chefs de tribus liés à l’Arabie Séoudite) étaient presque seules à s’opposer à l’unité. La démocratie aura de bonnes chances de progresser. Il y a maintenant deux ex-partis “uniques” qui gèrent le pays, mais qui pourraient transformer l’unité en une synthèse d’éléments positifs des deux expériences, tant sur le plan économique que politique, culturel et social, dans un climat de pluralisme et de souci de la participation populaire et de la justice sociale. Beaucoup de choses dépenderont de l’imagination et de l’initiative des forces de démocratie et de progrès, au pouvoir et en dehors du pouvoir, mais aussi de la façon dont va se denouer la présente crise régionale.

Il est évidemment hors de mon propos de commenter ici le bilan de l’expérience ‘socialiste’ de la RDPY. Je me contenterai de quelques observations qui touchent directement à mon thème:

L’expérience du sud-Yémen, après l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1969, a été infestée par un volontarisme envahissant. Le discours officiel ne parle que de “l’accomplissement des tâches de la révolution nationale démocratique et la transition vers le socialisme” tandis que l’extrème pauvreté du pays, les séquelles du colonialisme, les difficultés économiques de l’après 1967, son isolement, les guerres d’intervention et de sabotage lancées contre lui, et ses faibles ressources- lui imposèrent l’accomplissement de tâches des plus élémentaires comme la défense de son territoire, contesté ouvertement par l’Arabie Séoudite; la construction d’une infrastructure économique, presque à partir de zéro; l’unification d’un espace qui n’a jamais existé, en tant que tel, comme entité indépendante dans l’histoire, et cela à partir de 24 entités et d’une structure sociale extrêmement hétérogène; en plus de doter le pays d’une autorité centrale et de diverses institutions de la vie publique; et achever au moins le “take-off” dans le domaine du développement économique, etc.

Au contraire de cela, l’on parlera longtemps de socialiser les relations de production, quand il s’agissait de développer les forces de production, pour ne pas dire développer la production tout court, dans un pays où la production (agricole et industrielle) ne contribue que de 20% du revenu national. Bref, l’on parlera longtemps de distribution des richesses sans poser le problème de la production de ces richesses.

Un des effets les plus prononçés de ce volontarisme a été un divorce grandissant entre discours et pratique. On ne disait pas ce qu’on faisait vraiement et ne réuississait pas à faire ce qu’on disait ou promettait. Les questions qui menaient la vraie politique et les relations extérieures relevaient de cela: comment survivre dans une région hostile qui s’étouffe dans le luxe de son “boom” pétrolier? comment préserver l’unité du pays ? quelles relations établir avec un Nord régi par de choix socio-économiques, et par conséquent politiques, différents, voire contradictoires, mais qui est, en même temps, le complément de soi, dans une optique qui se veut toujours unitaire? où et comment trouver l’aide et les prêts pour financer de plans triennaux et quinquennaux dépendants à 50% et même de 75% de financements extérieurs?

S’ajouta à tout cela ce que j’appelle “la pudeur des tribus et des régions”, pour reprendre un terme que Ahmad Beydoun utilise pour les confessions libanaises. Vécue comme une honte, selon de vagues critères de modernisme ou de “classisme” à l’Occidentale, les divisions tribales, la disparité entre les régions, leur développement inégal, leurs positions différentes dans l’économie du pays et leurs relations inégales et changeantes avec le pouvoir central, furent passés facilement sous silence. N’empêche que tout ces effets de la structure sociale vont continuer à régir tant de politiques et de conflits, clandestinement- dirais-je, dans une situation où les acteurs, semi-conscients ou complaisants, ne controllaient guères les processus ni les résultats de leurs actes. Il s’ensuit un effet capital sur le plan de la prise de conscience et de la connaissance où un discours “classiste” des plus schématiques et primaires occultait la réalité d’une formation sociale éparpillée et complexe, en pleine mutation.

Il est intéressant de noter que ce discours, qui donnait la priorité à inculquer les principes du marxisme-léninisme selon les manuels soviétiques résulta en une absence presque totale de toute étude sociologique de la structure sociale et de ses transformations, tant dans la littérature du Parti que dans les travaux académiques. D’où la difficulté extrême de toute étude sérieuse sur ce sujet. Il ne nous reste qu’à s’émerveiller du paradoxe d’un marxisme qui ne contribue en rien à l’étude de son propre “objet”- comme dirait Althusser- la formation sociale du pays concerné!

Après les évènements tragiques du 13 Janvier 1986, certain observateurs et chercheurs se précipitèrent à réduire toute l’expérience sud-yéménite à de luttes fracticides de “tribus marxistes” pour le pouvoir, là où on ne voyait auparavant que des classes, selon le schéma d’une société industrielle développée. D’autre part, tout en reconnaissant la part du tribal et du régional, d’autres allaient insister sur son “rôle secondaire”, sans pour autant définir se rôle, l’articuler ou en dévoiler son fonctionnement et son efficacité. Finallement, on s’obstina à reléguer le facteur tribal-régional au rang de la “superstructure” et du politique, ne serait-ce que pour proclamer la “base économique” et les relations de production immune contre ce fléau.

Qu’en est-il vraiment des effets tribaux et régionaux dans ces luttes? Quel relation existe-t-il entre le mode de développement socio-économique “réel” et la re-production ou non des formes d’identification et de solidarités communautaires? Quelles transformations l’expérience sud-yéménite opéra-t-elle dans la structure des tribus et des régions et quelle est la part de dépassement de ces structures qu’elle a réussi à réaliser?

Autant de questions auxquelles ne correspond que très peu de données réelles. Sans prétendre y répondre- le fait même de les poser constitue un pas en avant dans la recherche,- nous essaierons de nous aventurer dans quelques rappels et quelques hypothèses de travail.

I. La structure sociale avant l’indépendance

Les “accords éternels d’amitié et de protection” entre les Anglais et les sultans, sheikhs et émirs du sud-yémen, passés depuis l’occupation d’Aden en 19 janvier 1839 ( le dernier datant de 1954 conclu avec le sheikh d’une petite tribu de Bûsî dans le Haut Yâfi`), furent la base légale pour la domination anglaise sur une colonie, Aden, administrée directement par un Haut Commissaire anglais et sur 23 mini-états, réunis en deux “protectorats” dont les chefs étaient à la solde du gouvernement britannique et sous la coupe du “resident advisor” et des officiers de Sa Majesté. La fonction des protectorats était double: isoler le Sud Yéménite du Nord et jouer le rôle de zone-tampon pour assurer la domination coloniale sur Aden.

En 1962, sous l’impact de la proclamation de la République au Nord Yémen et de la montée du mouvement de libération arabe, la Grande Bretagne tenta de regrouper une grande partie de ces mini-états dans la Fédération d’Arabie du Sud (FAS) à laquelle on espérait fusionner Aden et préparer le tout pour un ordre néo-colonial sous l’autorité de la bourgeoisie Adenite et des chefs locaux qui guarantisseraient aux anglais l’usage ultérieur du port et des bases militaires.

Pour cela, les effectifs de l’armée et la garde fédérales furent accrus pour atteindre, à la veille de l’indépendance, plus de 17 milles hommes, avec un budget de 55% du budget fédéral total. Basée sur la participation de 16 tribus, cette armée était néanmoins dominée par les `awlaqîs et les dathînîs dans les rangs comme dans les grades. Les ‘awlaqîs constituaient à eux seuls plus de 40% du corps des officiers et des sous-officiers.

A part le rôle stratégique et logistique et militaire d’Aden, et le secteur de culture du cotton, développé durant et après la deuxième guerre mondiale dans le Lahj et la delta d’Abyan, les anglais laissèrent le reste du Yémen du Sud dans l’immobilisme et la pauvreté. En 1966, par example, le pays qui comptait un million et demi d’habitants dont 250 000 vivaient à Aden et ses banlieues (Sheikh Othman, Mansoura, et al-Burayqa (Little Aden) était doté de 200 kilomètres de routes carossables, 200 écoles primaires et deux écoles secondaires, et de 817 lits d’hopitals pour une population à 90% analphabète.(2)

Dans les protectorats, le pouvoir colonial s’appuyait totalement sur le système tribal et se contentait de gérer les conflits tribaux pour renforcer son autorité et celles de ses agents locaux. Ainsi jouait-il le rôle de “pacificateur”, en imposant des sanctions et punissions collectives contre les tribus en conflit, en détruisant les habitations, tuant les troupeaux et détruisant les récoltes. C’était la fameuse politique de “supervision aérienne”. Les tribus n’étaient pas uniquement en conflit entre elles, elles alternaient dans leurs opposition aux britanniques. La période de l’après-guerre connut plusieurs rébellions tribales contre le pouvoir colonial lui-même, et ses agents locaux, le plus souvent encouragés par l’Imam du Nord qui n’avait jamais admis la présence britannique au Sud.

Sur le plan économique, un secteur tertiaire produisait presque 80% du produit national. A la veille de l’indépendance, 75% des habitants vivaient de l’agriculture, l’élevage et la pêche dans une économie de subsistance qui encourageait à l’émigration. 1 % seulement de la superficie du pays était cultivable, 200-300 mille feddans, dont la moitié était effectivement cultivée. Le secteur agricole produisait 10,8 % du revenu national. Et le gros de l’industrie consistait en la production de la raffinerie d’Aden, la quatrième au monde.

Un quart, au moins, des terres cultivées étaient entre les mains de grands propriétaires, dont une bonne partie était constituée de chefs tribaux, qui avaient abusé de leur autorité pour accaparer des terres, et de quelques familles de sâdah (3)

Le fermage était la forme prédominante des relations agricoles. La rente dominait dans les terres cultivées en cotton. Les hauts plateaux de Yâfi` connaissent la petite propriété paysanne et la Maharah, la propriété communale. Entre ces deux extrêmes, existait toute une gamme de formes de propriété complexes, de plus en plus opaques à cause de l’absence d’études sérieuses et de conflits interminables entre familles et tribus. A cela, il faut ajouter les problèmes des paysans avec les commerçants et usuriers des centres urbains.

L’intérieur du pays était en grande partie régi par les structures tribales. Les tribus du Sud Yéménite, étaient, généralement, plus petites et plus éparpillés que celles du Nord. Pour le Hadramaut seul, on énnumère 1400 tribus. Mais cette région connaît aussi de grandes confédérations tribales, tel les Al-Chanâfir. On estime à 10% la partie de la population composée de tribus nomades, vivant de l’élevage ou du tribut prèlevé sur les caravanes et les routes. Mais le système tribal régissait aussi les sédentaires et les communautés paysannes.

La strucure sociale était hiérarchisée par un sytème d’ordres. Le terme couvre -selon la définition de Maurice Godelier (4)- une hiérarchisation qui fonde des relations de domination et d’exploitation, entre des groupes sociaux dont les membres se voyaient réserver ou interdire certaines activités matérielles ou non-matérielles selon leurs appartenance ou non, par la naissance, à une communauté locale qui combinait ville et compagne, activités agricoles et activités urbaines. Ces ordres supposent des inégalités d’ordre divin ou naturel, avec ce qui impliquait de discriminations politiques et juridiques. Par example, l’échange des femmes se pratiquait exclusivement du haut vers le bas dans cette hiérarchie.

Ayant dit cela, on peut au moins dresser une liste approximative de ces éléments:

  1. Les Sâdah, descendants du prophète, tels les al-Kâf, Al-Jafrî, al-Sakkâf, al-`Attâs, etc. pour ne parler des familles les plus connues dans le Hadramaut. Ils commandaient une influence certaine de par leur statut religieux et jouaient un rôle de médiateurs dans les conflits entre les tribus elles mêmes; entre les tribus et les citadins; entre les tribus et les gouverneurs locaux et finalement entre les gouverneurs locaux eux-mêmes. Certains parmi eux purent utiliser cette influence politico-juridique pour devenir des propriétaires terriens.
  2. Les ulemah: moins influents que les sâdah, de par l’influence relativement faible de la religion, notament dans la campagne et le désert, mais qui se spécialisaient dans la fonction intellectuelle dans la société.
  3. les divisions el l’hiérarchisation dans la ‘société tribale’ elle-même entre les tribus aristocratiques et guérrières, les tribus déclassées (les mustad`afîn) et les couches non-tribales ou ayant perdu leur statut tribal (marchands, artisans, ouvriers, tisserands, etc.);
  4. les rangs subalternes associés au service et aux ‘métiers vils’: les subyân (au Hadramaut en particulier): ouvriers commis ou journaliers;
  5. les akhdâm (d’origine abysinienne): étaient les éboueurs, travailleurs domestiques, musiciens et danseurs; les ahjûr (de descendance africaine, probablement d’origine esclave) qui se spécialisaient dans les travaux manuels et ménials, pêche, travail agricole, notamment dans la région de Abyan.
  6. les esclaves proprement dits.

Qu’en est-il du sort de cette structure durant la lutte armée anti-coloniale et après l’indépendance?

II. Les transformations par la lutte armée

Deux points forts caractérisaient le Front National de Libération du Sud-Yémen (FNL), et le distinguent de son rival, le FLOSY, tout en le rapprochant des deux partenaires avec lesquels il fondera le Parti Socialiste Yéménite: l’Union Démocratique du Peuple (UDP, l’organisation marxiste locale) et le Parti de l’Avant Garde Populaire, (PAGP, la gauche du Parti Baath au pouvoir en Syrie et en Iraq). Le premier était le recours à la lutte armée pour imposer le retrait inconditionnel des britanniques et l’indépendance intégrale. Le deuxième, le refus d’accorder aucune légitimité aux sultans, sheikhs et émirs, prônant l’abolition du pouvoir “sultanique, semi-féodal et clérical” (ce dernier, désigné par le terme al-kahnûtî, se référe surtout aux sâdah).

Pour cela, le FNL tenait un atout de taille: sa forte implantation dans les campagnes sur tout le territoire du Sud Yémen, sans oublier son succès à arracher à son rival, le FLOSY, le contrôle de la majorité des syndicats d’Aden.

La composition de la direction du FNL à la veille de l’indépendance reflête bien cette représentation étendue. Dans la Direction Générale issue du 2ème congrès du FNL (Juin 1967) ont trouvait 2 membres originaires d’Aden, 2 nordistes d’Aden, 2 de Dâli` (le Haut Lahj), 2 de Sabbîhah (le Lahj limitrophe d’Aden), 2 du Hadramaut, 2 de Abyan, 1 de Dathînah, 1 du `Awdhalî (un leader syndical à Aden). Le seul membre `Awlaqî siège lui aussi en sa qualité de syndicaliste à Aden. Il s’agit de Mohammad Sâlih `Awlaqî, futur membre du conseil presidentiel et ministre des affaires étrangères. D’ailleurs, pendant la lutte armée, l’Etat du ‘Awlaqî fut sous le contrôle des combattants du FLOSY et sera le dernier à tomber dans les mains du FNL, juste à la veille de l’indépendance. Il sera, en 1969, le theâtre de deux soulèvements armés contre le pouvoir du FNL, dirigés par les anciens officiers déchus de l’Armée Fédérale.

Qui étaient les forces sociales qui souffraient du colonialisme britannique et du pouvoir “sultanique-semi-féodal et clérical” au point de mettre en question l’ordre tribal lui-même?

Il est assez difficile de donner une réponse claire à cette question. Mais pour pousser la réflexion au delà de la formule, trop courante et qui n’explique absolument rien, sur l’appartenance “petite bourgeoise”, je dirais que le FNL (ainsi que ses deux autres partenaires du PSY) ralliaient une alliance populaire assez large:

  • ouvriers et employés d’Aden ou immigrés au Golfe, la plupart du Nord ou des protectorats,
  • petits commerçants, boutiquiers, et membres des professions libérales d’Aden et des centres urbains,
  • soldats, policiers et militaires de bas et moyens rangs, en particulier ceux appartenant aux tribus autre que les `Awlaqî et les Dathînî,
  • tribus semi-sédentarisées appauvries en particulier dans les régions de Radfân, Dâli`, Chu`ayb, Wadi Hadramaut, etc.,
  • branches subalternes de tribus influentes ou au pouvoir,
  • branches pauvres ou inférieures de familles de sâdah,
  • petits agriculteurs et paysans pauvres ou métayers sans terre de Lahj et Abiyan, avec une forte concentration de membres des Ahjûrs, qui donna au FNL/PSY parmi d’autres, Sâlim Rubayî` `Alî, président de la République (1970-1978), `Ali Sâlih `Ubâd (Muqbil) chef fida’i et un des premiers chefs de file de la gauche du FNL, membre du bureau politique du PSY, et Jâ`im Sâlih, leader paysan et membre du bureau politique du parti.
  • une intelligensia marxisante ou nationaliste d’instituteurs, journalistes et étudiants formés dans les universités du Caire, Damas, Bagdad ou Beyrouth.

Il est intéressant de noter que la direction du FNL reflête cette appartennance rurale et paysanne prépondérante. La grande majorité des dirigeants et des cadres sont issus d’un milieu paysan, ont occupé un travail manuel quelconque dans le pays ou dans le Golfe (comme paysans, ouvriers et employés dans l’industrie, les services, l’administration et l’enseignement) et ont reçu au moins l’enseignement primaire (traditionnel ou moderne). Voici le profil qui se dégage de l’analyse de l’appartenance sociale d’une trentaine de membres de la direction du Parti et de l’Etat. Des exceptions intéressantes: un fils de famille religieuse (Abd-l-Fattâh Ismâ`îl, secretaire général du Parti) un fils d’esclaves (Sudaîh ‘Alî, leader syndicaliste), un fils de domestique (`Abdalla al-Khâmirî, porte parole du FNL lors de la lutte anti-coloniale), un tailleur de village (`Alî Shâyî` Hâdî, commandant militaire). (5)

La lutte armée opéra un bouleversement radical du code et des divisions tribales. Pour la première fois des tribus, hier en guerre entre elles, combattaient dans de formations militaires communes contre un ennemi étranger et parfois contre leurs chefs traditionnels, sous la direction non de leurs aînés, les `uqqâls, mais de jeunes commandants qui pouvaient appartenir à de tribus adverses: ouvriers, paysans, soldats et adjudants de l’Armée Fédérale, employés, fonctionnaires, instituteurs, étudiants ou membres de branches subalternes des tribus ou des familles de sâdas, etc.

Mais, il ne faut pas se faire d’illusions. Une dialectique opère ici, combinant l’utilisation des formes de solidarités communautéires pour le ralliement collectif contre le régime colonial avec la lutte contre les divisions tribales et régionales. Cette dialectique va rythmer toute la façon dont le FNL/PSY traitera de cette question tribale et régionale après l’indépendance.

Cette lutte contre les divisions tribales représente un effort d’unification nationale conscient. En 1964 , le FNL crée les “comités de réforme des tribus” (le plus ancien étant celui de Yâfi`) pour propager la “conscience nationale” parmi les tribus, conçue comme appartenance commune à la patrie yéménite unie et à la nation arabe, selon les enseignements de l’organisation-mère du FNL, le Mouvement des Nationalistes Arabes (MNA). Ses comités se transforment l’année suivante en “comités révolutionnaires”, à partir d’expériences pilotes dans la région de Dâli`, et interviennent de plus en plus dans le règlement des disputes et conflits tribaux concernant la propriété terrienne et la distribution de l’eau et des récoltes.

Le témoignage de Sâlim Sâlih, militant de la première heure dans sa région, éclaire cette dialectique et dit beaucoup sur un aspect souvent négligé de la lutte du FNL: sa lutte pour s’imposer comme autorité, non seulement contre le pouvoir colonial et ses agents locaux, mais contre les tribus elles-mêmes.

Il s’agit du rôle du FNL dans la mudîriyat de Lab`ûs, dans le Haut Yâfi` (180,000 habitants, en 1989) qui était contrôlée par deux familles sultaniques, les bin Harharah et les Al-`Afîf. Les anglais n’ayant pas positionné de troupes dans cette région montagnarde, le gros du rôle des nationalistes Yâfi`i consistait à soutenir, en vivres et en combattants, les fidâ’is de Radfân, Dâli` et Chu`aîb. La région était particulièrement minée par les luttes tribales et les vendettas, qui portaient préjudice à un nombre croissant de gens. D’où se développa l’autre aspect du travail de la branche du MNA qui précède de plusieurs années le déclenchement de la lutte armée et se faisait à partir de clubs et associations à Aden, légales et liées au Ministère du Travail. Une d’elles était l’Association de Réforme Yâfi‘ite (plus tard, renommée Front de Réformes Yâfi`ite) qui regroupait des ouvriers de la rafinnerie et employés et fonctionnaires divers. Son rôle principal était la lutte contre le tribalisme et les vendettas. En 1962 déjà, l’Association avait réussi à créer une zone pacifiée comportant cinq villages dans le Lab‘ûs.

La chute de cette région entre les mains des fidâ’is du FNL advint avec l’arrestation des sultans après une offensive de courte durée contre leurs palais fortifiés. Un des premiers décrets du nouveau “pouvoir”, quelques jours après la déclaration de l’Indépendance, était l’abolition de la coutume tribale, des vendettas et du port d’armes. Mais l’autorité du FNL ne fut finalement établie et imposée sur les tribus armées, qu’après que les fidâ’is aient executé, sur la place publique de Lab`ûs, un père et ses deux fils pour avoir tué une tierce personne, en vengeance contre un crime de sang. Les habitants, sommés par les militants du FNL à rendre leurs armes, le firent immédiatement. (6).

III. L’indépendance et “l’orientation socialiste”:

restructurations et déchirements

“… une nouvelle petite république arabe est née, pauvre à un point désespérant et probablement destinée à subir de périodes de violence et de révolte. Les traces que les britanniques laissent seront faibles et disparaîteront bientôt, sauf les grandes casernes, l’aéroport, les églises abandonnées et quelques pancartes presque effacées montrant l’accés à la NAAFI et à la messe des officiers. Notre période d’occupation ne laissera presque rien de durablement positif pour le pays, malgré les efforts altruistes de nombreux Anglais et tant de gens bonne volonté…”(7)

Cette confession de Trevellyan, un des derniers Hauts Comissaires britanniques à Aden, brosse un tableau assez correct de la résultante de 130 ans d’occupation coloniale. Cette situation est agravée par la clôture du canal de Suez, après la guerre de Juin 1967, qui prive le port d’Aden et la raffinerie de la presque totalité de leur rôle et revenus, et par l’abandon des bases britanniques. Une vingtaine de milliers d’ouvriers et de salariés seront privés de leurs emplois. Ainsi s’effondre pratiquement l’économie de services et le pays perd deux tiers de son revenu national. Une grande partie des capitaux (étrangers) quittent le pays. Les coffrets de l’administration sont vides. D’ailleurs les revenus ne couvraient qu’un tiers des dépenses de l’administration.

Pour aggraver les choses, les autorités britanniques décrètent à la veille de leur départ une hausse substantielle des salaires pour les cadres de l’armée et de l’administration tout en refusant d’honorer leur promesse de payer une aide de 60 millions de livres sterlings entreprise au cours des négociations de l’Indépendance à Genève. On estime à 80 000 le nombre des habitants qui quittent la capitale- un quart de sa population. L’ancienne classe ouvrière est presque inexistante. (8)

Les nationalisations et les “intifadas” contre les propriétaires terriens et les bureaucrates des années 1970-1972 vont entraîner une nouvelle vague de fuite des capitaux, d’une majorité de la bourgeoisie locale, des milliers de la communauté Somalienne et Indienne, des cadres, des petits entrepreneurs et propriétaires terriens et immobiliers, etc. pour ne pas oublier l’exil de vagues successives d’opposants politiques, à mesure que le FNL renforce son pouvoir. La ville, déjà envahie par des milliers de ruraux qui s’installèrent immédiatement après l’indépendance dans les bungallows, appartements et casernes vides des Anglais, va être de plus en plus ruralisée.

L’abolition de l’autorité des sultans, cheikhs et émirs et la confiscation de leurs biens furent décrétées au lendemain de l’Indépendance (la plupart étaient déjà en prison ou en exil) ainsi que l’abolition des coutumes, lois et vendettas tribales. Un nouveau découpage administratif du pays se base sur six gouvernats désignés par des numéros : premier gouvernat : Aden, deuxième: Lahj, troisième : Abyan, quatrième: Chabwah, cinquième: Hadramaut, sixième: al-Maharah, chacun comportant un nombre de mudirîyah et de markaz.

Le port d’armes est interdit dans le premier gouvernat (Aden et ses banlieus). La création de la Milice Populaire, bras armé du Parti et force d’appui à l’armée dans la défense du pays, sera, dans ce contexte, un moyen assez sophistiqué pour controller le port des armes et étendre l’autorité du nouveau pouvoir dans les régions lointaines. Les membres des tribus armés seront encouragés à s’enrôler dans cette organisation, moyennant l’échange leurs vieux fusils, légalement, contre de nouveaux fusils-mitrailleurs soviètiques AK45 (Kalachnikov), ou des fusils Sémionov (plus prisés par les tribus).

Il faut ajouter à tout cela la campagne pour la sédentarisation des tribus nomades et leur incorporation dans l’agriculture. Entreprise durant de longues années, à partir de 1970, elle a, néanmoins, produit de très maigres résultats. Une grande partie des bédouins nomades fuiyaient les coopératives ou simplement refusaient de descendre vers la plaine. Une autre solution fut trouvée selon laquelle les enfants de ses tribus, formés dans des écoles spéciales (dites de “L’Etoile Rouge”), étaient finalement incorporés dans l’armée ou la police. D’ailleurs, ce projet servait un but beaucoup plus pressant et vital, celui d’absorber les tribus frontalières à l’intérieur du pays, car les autorités séoudiennes étaient en train de distribuer argent et cartes d’idendité séoudienne pour s’acheter leur loyauté.

La réforme agraire va s’ajouter à tout cela pour assener un coup dur à ce qui reste de l’autorité des anciens chefs tribaux et des sâdah, et créer de nouvelles couches de petits propriétaires, de paysans coopérateurs et d’ouvriers agricoles dans les fermes d’Etat, virés par leurs intérêts vers l’autorité centrale et le Parti.

Mais si la structure tribale subit ce sort, ses effets restent pourtant efficaces et opérationnels. Deux facteurs principaux se conjugueront pour la reproduction et reconstitution des formes modifiés de solidarité communautaires qui répondent aux développements résents pour servir de fonctions nouvelles.

1. Les luttes pour l’imposition du monopole du pouvoir par le FNL, et les luttes à l’interieur de ce parti lui-même.

Celles-ci vont nettement changer le rapport de forces entre les différentes régions ainsi que leurs relations réciproques au pouvoir central. Elles vont de par cela contribuer à de replis différents vers ses formes régionales et communautaires de solidarité.

Les larges purges contre les officiers `awlaqî, qui se sont révoltés à deux reprises en 1969, feront de cette région, relativement “privilégiée” par le rôle de ses fils dans l’armée et l’administration coloniale, une victime de la décolonisation et une terre fertile pour les activités des éléments contre-révolutionnaires.

La refonte de l’armée, en incorporant des unités entières de la police et des combattants et fidâ’i du FNL, va augmenter le nombre, et l’influence, des lahjî, radfâni, yâfi`i et dâli`î dans cette institution cruciale. Mais pendant un temps, les officiers dathînî, qui occupent les échelons supérieurs de l’armée – à la place des `awlaqî – vont contribuer à la montée de `Alî Nâsir Muhammad dans les rangs du pouvoir et du parti. Celui-là occupera le poste de ministre de la défense et se verra propulsé au conseil présidentiel, pour guarantir l’allégeance des officiers de cette région et les rassurer sur leur sort, après l’écartement du pouvoir de leur plus fort ‘représentant’ central, Muhammad `Alî Haîtham (premier ministre et membre du conseil présidentiel en 1969-1971).

2. Le deuxième facteur, et le plus important, touche au mode de développement socio-économique.

Dans un pays comme le Yémen du Sud, avec les charactéristiques décrits ci-dessus et les effets de la décolonisation, l’élargissement du secteur public de l’Etat- qui va couvrir la presque totalité de la vie économique, sociale et culturelle du pays- obéit à une logique autre que celle de l’avancée vers le socialisme, ou de la planification de l’économie. Il va servir, en premier lieu, de débouché principal, sinon unique, pour absorber le surplus grandissant de la force de travail que les autres secteurs ne peuvaient absorber.

Notons, pour commencer, qu’une grande partie de la population est initiallement marginalisée, de par la structure initiale de l’économie coloniale, et de l’immigration. La population active est des plus faibles au monde : 435 000 sur un total de 2 millions 345 mille habitants, soit 20% de la population, selon le recensement de 1988, accusant un recul de 5% par rapport à l’année 1973. Il faut dire aussi que malgré les législaions très avancées sur la question féminine, en particulier le code de la famille, 13% seulement de la population active est féminine (5% de la population féminine totale seulement travaille). En cette même année, le taux de chomage est de 11,6% de la population active (9) tandis que le pays commence à importer de la main d’oeuvre étrangère, en particulier des Philippines et de l’Ethiopie. En 1984, on estimait qu’il y avait au moins 10 mille ouvriers étrangers dans le pays.

Le développement rapide de la scolarisation, obligatoire et gratuite dans toutes ses étapes, est, sans doute, un des acquis certains de la révolution. En 1982, 1/5 de la population était scolarisé, soit 340 mille étudiants et étudiantes (10). La campagne d’alphabétisation connaissait de progrès remarquables. Mais ce progès se révèle être aussi une source de grands problèmes. Se développant sans coordination avec les besoins de la planification économique et de l’allocation de la force de travail, le système scolaire produit de graves désiquilibres. Il contribua aussi à drainer les forces actives des campagnes vers les villes, d’une part, et bloquer la reproduction de la force de travail, de l’autre.

Produisant chaque année des milliers de diplomés destinés au travail “intellectuel” et administratif, auquels il faut ajouter les boursiers dans les pays de l’Est, le système scolaire contribue, ainsi, à la création d’une masse sociale de plus en plus étendue et pesante qui exerce une pression forte en faveur de l’élargissement du secteur d’état et de l’administration (du gouvernement et du Parti). La bureaucracie finira par absorber, selon des estimations digne de foi, un quart de la population active. En fait, ces pressions pour l’emploi dans le secteur-relativement priviliégé et stable- de la fonction administrative, et les concurrences qui en découlèrent concernant l’allocation des cadres et leur promotion, joueront un rôle important dans la reproduction des réseaux de clientélisme, sur des bases régionales, et la génération des conflits à l’intérieur du Parti et de l’Etat. Ajoutons a cela que la force de travail engagée dans les secteurs productifs ne se reproduit pas, même une reproduction simple, et que les secteurs productifs eux-mêmes piétinent ou reculent, même par rapport à la période coloniale! (11)

Ce phénomène éclaire le mode de développement socio-économique d’un angle nouveau. Le gros des investissemnts et dépenses est investi dans deux domaines principaux: la construction d’une infrastructure économique et les dépenses sur les services sociaux. Ses derniers se développent (sécurité sociale totale, loyers presque symboliques, éducation gratuite, etc.) sans prendre en considération les possibilités réelles du pays ni le niveau d’accumulation du capital social et de la production des richesses. Entre les premières tâches, élémentaires et nécessaires, et les deuxièmes tâches volontaristes, considérées comme le signe d’une avancée certaine vers le socialisme, ce sont les tâches de développement des forces de production et de l’accumulation primitive du capital social qui sont sacrifiées. Le marché est presque aboli. L’Etat prend le contrôle du commerce intérieur sans être doté des éléments les plus élémentaires de cette entreprise si délicate et dangeureuse qui touche le quotidien des gens. Aden connait dès lors les queues d’attente devant les magazins; les denrées alimentaires font défaut…En plus, un égalitairisme tribal considérait comme suspecte toute manifestation du capital monétaire, pour ne pas dire de l’argent tout court, fût-elle l’achat d’une boutique ou d’une machine agricole par un émigré en Arabie Séoudite ou en Asie qui désire investir dans son village. Ces craintes et phobies, assez charactéristiques de la façon dont des formations pré-capitalistes réagissent vis-à-vis de l’argent et de la pénétration du capitalisme, trouvaient leurs expressions “théoriques” dans une crainte maladive d’un “retour” à un capitalisme qui n’avait presque pas existé. Ainsi, les participants à un colloque sur “l’expérience de la révolution national-démocratique dans la RPDY”, à Aden en 1984, furent invités par plusieurs idéologues du Parti à se rendre compte des dangers d’un “retour au capitalisme” dans l’agriculture!

Dans une situation où le parti- patron de cette énorme entreprise qu’est l’état, distributeur d’emplois et de services, qui absorbe la société toute entière et la régimente- est devenu le lieu où s’exercent toutes les pressions sociales, les centres de pouvoir en son sein se reconstituent sur de bases régionales pour palier à ces pressions et se muent dans un ballet très complexe d’alliances, de compétitions et de confrontations qui déroute quiconque veuille appliquer de grilles d’explication simplifiées.

Mais revenons à notre propos immédiat. La décapitation des tribus est une chose, résoudre le problème complexe de l’unification d’un espace si éparpillé, et entrependre la tâche d’imaginer et d’appliquer un principe de régularisation centralisante et de cohésion sociale, est une autre.

Certes, le nouveau pouvoir avait étendu son autorité sur tout le pays, fort de son rôle dans la lutte pour la libération nationale et d’unificateur de l’espace ‘national’. Il s’est aussi imposé par la jeunesse, l’intégrité et la vitalité de ses cadres et chefs et de leur large représentativité de toutes les régions et couches populaires du pays. De ce fait, il a joui, pendant de longues années, d’un soutien et d’une base populaire certaine.

L’apogée de la popularité du régime et de sa stabilité correspond à la phase la plus dûre et difficile de son existence, quand le pays était une fortresse assiégée de tout bord, et se battait pour son indépendance et sa survie. C’était la phase de la présidence de Sâlim Rubayî` `Alî (1970-1978) qui était une phase de pluralisme des centres de pouvoir bien reflêtée par la personnalité et le rôle complémentaires des membres de la troïka du conseil de la présidence: Sâlim Rubayï` `Ali (Abyan): leader populaire et entraineur des masses; Abd-l-Fattâh Ismâ`îl (le Nord Yémén), idéologue, fondateur, inspirateur et guide du Parti; et `Ali Nâsir Muhammad (Dathînah), administrateur et travailleur infatigable. Ces trois leaders coexistaient avec une multiplicité de centres de décision et de pouvoir parallels représentés par l’armée, la police, les services de renseignements, la milice populaire, les syndicats, les “comités de défense de la Révolution”, les ligues paysannes, les comités de contrôle ouvrier, etc.

C’est quand un centre de pouvoir, ou une seule personne, a essayé de s’ériger en centre unique et unificateur (disons, plutot, réducteur) que les luttes internes éclatent au sein du Parti et de l’Etat. A partir de 1978, on est en présence d’une machine infernale qui ne s’arrête pas.

IV. Les effes régionaux et tribaux dans les crises du parti

1978-1986.

L’élimination de Sâlim Rubayî` `Alî , en juin 1978, qui avait comme toile de fond des désacords sérieux concernant l’engagement définitif de la RDPY aux cotés de l’Union Soviétique et la transformation du parti en un parti marxiste-léniniste, était aussi une réaction contre les tentatives du président de monopoliser le pouvoir en s’appuyant sur un réseau parallel de fidèles rattachés à sa personne qui “dupliquaient” les autres centres de pouvoir ou les controllaient. Un évènement grave renda l’écartement de Salmine (de son nom de guerre) inéluctable: le président du Nord Yémen, al-Ghachmi, venait d’être tué par une valise piègée portée par un émissaire personnel du président du Sud. Salmine fut démit de ses fonctions de président et de secrétaire général-adjoint du parti au nom de la survie du régime. Le choix parassait inévitable: ou le risque d’une guerre entre les deux yémens ou la démission du responsable direct de l’attentat. La discrimination qui va toucher les fidèles de Rubayî` `Alî, concentrés dans les deux régions de Abyan et de Chabwah, laissera des traces profondes sur les développements ultérieurs et sur l’équilibre entre les régions au sein du parti et de l’Etat.

La démission de son successeur `Abd-l-Fatâh Ismâ`îl, en avril 1980, restera un des évènements les plus obscurs dans les luttes internes pour le pouvoir au sud-Yémen. Une multiplicité de causes contribuera à son désaccord avec la presque totalité de la direction du parti et de l’Etat, qui le poussa finalement à presenter sa démission, pour parer à une lutte violente à l’intérieur du parti et du pays, et prendre le chemin de l’exil en Union Soviétique. Deux facteurs sont importants pour notre propos.

En premier lieu, il y avait la guerre avec le Nord, en Mars-Avril 1979, qui était en fait une tentative de la part de l’opposition nordiste armée, dirigée par le “Front National Démocratique” (FND), de bouleverser le régime de `Alî `Abdallah Sâlih, en s’appuyant sur une intervention massive de l’armée du Sud. L’échec de cette tentative, qui a été opposée et par les états membres de la Ligue Arabe et par l’Union Soviétique, se solda par le retrait des troupes sudistes et la signature d’un nouvel accord d’unité entre `Alî `Abdallah Sâlih et `Abd-l-Fattâh Ismâ`îl au Koweit. Ismâ‘îl fut, comme Sâlim Rubayi` `Alî moins de deux ans auparavant, le “bouc émissaire” qu’on sacrifia sur l’autel des relations tumultueuses entre les deux parties du Yémen. Paradoxalement, Isma‘îl ètait , parmi les autres membres de la direction, le plus rétissant à s’engager dans cette aventure et le plus attentif aux Soviétiques qui l’avaient fortement déconseillée.

Mais ce sacrifice de `Abd-l-Fattâh Ismâ`îl ne peut être expliqué que par référence à la situation interne et aux conflits parmi ces mêmes centres de pouvoir. Son court règne, mis sous le signe de “tout le pouvoir au Parti Socialiste Yéménite”, se voyait rapidement priviliéger deux centres de pouvoir aux dépends des autres. Le secrétaire général devint en même temps chef de l’Etat et `Ali Nâsir Mohammad, désigné pour quelques mois comme chef de l’Etat (Président du Présidium du Conseil Supérieur du Peuple), dut se contenter de la présidence du conseil des ministres. “Tout le pouvoir au Parti” impliquait la concentration de ce pouvoir entre les mains de son secrétaire général. Mais le Parti étant lui-même un centre de pouvoir, parmi d’autres, l’autorité de Ismâ`îl se basa essentiellement sur le Ministère de la Sécurité de l’Etat (MSE) animé par un ancien de la lutte armée à Aden, Mohammad Sa`îd `Abdallah (Mohsen), et sur la Milice Populaire (MP) commandée par Hussein Qumâtah. Le conflit entre les centres de pouvoir éclâta justement sur une question extrêmement sensible et qui touchait directement à l’armée: qui est responsable des renseignements dans l’armée, le MSE ou le ministère de la défense? Le secrétaire général intervint dans les disputes qui en résultèrent entre `Alî `Antar, ministre de la défense et la majorité des membres du bureau politique, d’une part, et ses protégés de l’autre, en proposant une refonte complète de la direction du parti, qui remplacerait la “vieille garde” par de nouveaux cadres d’intellectuels, plus aptes, selon lui, à représenter la transformation du parti en un parti marxiste-léniniste.

Ce projet qui ammena la chute de Fattah, fut appliqué par `Alî Nâsir qui prend sa relève et concentre en sa personne la présidence de l’Etat, la direction du parti et le poste de premier ministre. La crise dans la direction s’aggrava. Nâsir ne commandait ni le respect que commandait `Abd-l-Fattâh, fondateur du Parti et inspirateur des choix principaux de la révolution dans toutes ses étapes, en plus du fait que le nouveau président souffrait d’un handicap important: il ne figurait pas dans le premier rang des chefs de la lutte armée, et c’est justement cette pérennité qui fondait la légitimité de tout pouvoir dans le PSY et dans l’Etat.

S’appuyant sur les factions minoritaires dans le parti, sur ses capacités d’administrateur et de travailleur infatigable et sur des relations arabes et internationales habilement nouées et entretenues, ‘Alî Nâsir entrepris de réduire, dessiminer ou d’éliminer les ‘chefs historiques’ du FNL qui clamaient une répartition des postes exécutifs dans une direction collégiale. Tous à l’exception de `Ali `Antar furent écartés du nouveau bureau politique élu en 1982, au profit de cadres de deuxième rang qui n’avaient ni leurs expérience ni leur représentativité auprès de leurs régions réciproques et de la population en général. Ce remaniement comprenait aussi l’écaretemnt des anciens du Parti de l’Avant Garde Populaire et de l’Union Démocratique du Peuple. `Ali Badhîb, leader de l’UDP est remplacé par son frère Abou Bakr, beaucoup moins connu, prestigieux et expérimenté que lui. D’autre part, Anis Hassan Heyia, ancien leader du PAGP sera remplacé par un presque inconnu, `Abd-l Ghanî Abd-l-Qâdir. Seul `Antar restera membre de l’instance suprême du parti, mais il dû abandonner son poste de ministre de défense à Sâlih Moslih, ministre de l’intérieur, lui aussi déchu du bureau politique. Par contre, `Antar fut promu au titre honorifique de vice-président. Mohammad Sâlih Mutî`, prestigieux chef de la diplomatie yéménite et premier candidat à la présidence du conseil des ministres, fut arrêté, sommairement jugé et exécuté en 1981 pour “contacts avec les services de renseignements séoudiens”. La décision a été prise à huis-clos dans une réunion du BP de laquelle `Ali `Antar était absent, en voyage en Inde. Nulle preuve sérieuse ne fut avancée concernant les charges portées contre Mutî`.

Un coup à droite, un autre à gauche, `Alî Nâsir se retourne contre les “nordistes” sommairement considérés comme partisans de Abd-l- Fattâh. Mohammad Sa`îd `Abdallah, ministre de la Sécurité d’Etat, Mahmoud Ocheych, leader syndicaliste et ancien ministre sont mis en résidence surveillée; `Abd-l-`Azîz `Abd-l-Walî, ancien ministre du plan, envoyé en RDA pour finir ses études où il mourut dans de circonstances mystérieuses en mars 1983. Hussein Qumâtâ, déchu de son poste de commandant de la Milice Populaire, mourut en prison: ‘suicidé’, selon la version officielle…

Dans de pareilles circonstances, on arrive à quoi? Que le représentant d’une région soit éliminé du bureau politique et toute ‘sa’ région considère que son influence, son impact sur la distribution des services sociaux de l’Etat, l’allocation des bourses d’études, l’emploi de ses enfants, la promotion de ses fonctionnaires, se réduisent à zéro. Elle se considère donc visée collectivement et écartée du pouvoir. Qu’on décide l’allocation d’une somme substantielle d’argent pour la construction d’un hôtel (français) de première classe à Aden plutôt que l’utiliser pour l’asphaltage de la route menant à une moudiriyah, et tous les gens de cette moudiriyah prennent cette décision comme un acte hostile.

Ceci éclaire le tournant que vont prendre les évènements tragiques de janvier 1986 qui se transformèrent en une petite guerre civile (12). Les milices fidèles à `Alî Nâsir, qui ont combattu à Aden, provenaient justement de Abyan et de Chabwah. Après l’assassinat des trois membres du bureau politique `Alî `Antar, Sâlih Mosleh et `Alî Châyî` Hâdî, tous les trois de la région de Dâlî‘, les combattants qui envahirent Aden et aidèrent l’armée à nettoyer les poches de résistance des hommes de l’ancien président, venaient dans la plupart de cette région. Les combattants de Yâfi`, autre région du gouvernat de Lahj, venaient combattre à Aden pour ‘venger’ l’exécution de Mutî` et aussi en gage de fidélité pour son ‘successeur’ Sâlim Sâlih. L’armée, à forte concentration de Lahjis, dont une grande partie de ces jeunes officiers, formés dans les écoles du PSY et dans les académies militaires des pays de l’Est, était restée fidèle à ‘Abdel Fattâh Ismâ`îl, se rallia, dans sa majorité, au camp des opposants à ‘Alî Nâsir, mais aussi par fidélité à ses deux chefs (ministres de la défense) tués dans la salle du bureau politique: `Alî `Antar et Sâlih Mosleh. Il est aussi significatif que la fin des hostilités advène avec l’occupation des troupes opposées à `Alî Nâsir du gouvernat d’Abyan, où l’ancien président c’était replié avec ce qui restait de ses troupes. Une vingtaine de milliers de militaires et civils de ces deux régions se réfugièrent au Nord Yémen…

Conclusions

Pour conclure, l’expérience sud-yéménite est un example frappant des effets contradictoires et ambigus que prend une doctrine moderne, le marxisme-léninisme dans sa version soviétique, quand elle devient un système de référence et d’interpellations officiel dans une société sous-développée du Tiers Monde.

Un ‘classisme’ primaire masque et refoule les formes pré-capitalistes d’identité et de solidarité, transformées certes par la lutte armée anti-coloniale et les efforts conscients des agents du changement. Mais ils continuent à être opérationels, à épouser de nouvelles fonctions et à régir les luttes et les conflits internes au niveau du pouvoir lui-même, plus dangereuses que celles qui opèrent dans la société, car ils sont, dorènavant, régis par le recours aux armes.

Les choix économiques et sociaux, représentés en tant que choix “d’orientation vers le socialisme” – i.e. un rôle “distributeur” de l’Etat, et non celui de promoteur du développement- contribuent à la formation et la gérance d’une bureaucratie grandissante qui répond de plus en plus à des intérêts sociaux (le refus du travail manuel productif et la promotion sociale par le travail administratif) qu’aux exigences de la planification ou du développement économique, social et culturel.

La compétition des groupes, selon cette logique, englouti le parti dans de luttes internes violentes et destructrices. Enfin, l’instauration d’un parti unique et les luttes pour le monopole du contrôle de ce parti (le secrétaire général qui concentre en sa personne tout les pouvoirs) sape les progrès d’unification de l’espace national et les efforts de centralisation relative et de cohésion sociale.

La révolution à manqué justement à s’attaquer aux racines de ce qui fondait la structure sociale de l’époque coloniale- le refus du travail manuel et productif et la tradition paternaliste tributaire.

Notes:

(1) cf : “Machrû` al-Ittijâhât al-Asâsîyah lil-Islâh al-Sîyasî wa-l-Iqtisâdî al-Châmil”, 14 Oktûbar, Aden, le 30/7/1989.

(2) Eric Rouleau: “Revolutionary South Yemen”, Monthly Review, pp. 35, New York, Mai 1973.

(3) Vitali NAUMKIN: Le FNL dans la lutte pour l’indépendance du Sud-Yémen et la démocratie nationale, p.31, Moscow, Editions du Progrès, Traduction arabe, 1980.

(4) cf. Maurice Godelier: L’idéel et le Matériel, Paris, Fayard, pp. 296-317.

(5) Informations recueillis chez Rouleau, dans la presse yéménite après Janvier 1986, et par l’auteur lui-même.

(6) Conversation de l’auteur avec Sâlim Sâlih Mohammad, Secretaire Général Adjoint du Parti Socialiste Yéménite, membre du Conseil Présidentiel de la République du Yémen, Yâfi`, le 24 Mars 1988.

(7) cité dans Halliday : Revolution and Foreign Policy-The case of South Yemen, 1967-1987, p. 15, London, 1990.

(8) cf. Rouleau, op. cit.

(9) RPDY : al-Ta`dâd al-thânî li-l-Sukkân wa-l-Masâkin wa-l-Muncha’ât, 1988, p. 27, `Adan, Dar al-Hamdânî, 1988.

(10) cf. Abd-l-`Azîz `Abd-l-Walî: Min A`mâl al-Rafîq `Abd-l-`Aziz Abd-l-Walî, Adan, Dar al-Hamdânî, 1984, p.232

(11) En plus de vingt ans, ces L’élevage est en recul net. En 1984-85, le nombre de chameaux est de 80 OOO, en 1962 il était 2OO 000. Pour les ovins: 2 500 000 (1962) contre 2 000 000 (1984-5) les bovins: 200 000 (1962) 73 000 (1984-5). La part de l’agriculture dans le produit national est en léger recul (de 10,8% à 10%) et celle de l’industrie piétinne. cf. Naumkin: op. cit., p. 19, et RPDY : al-Natâ’ij al-Awalîyah lil-Marhalah al-Thânîyah min al-Ta`dâd al Zirâ`î…. 1984-1985, p. 11, Organe Centrale de Statistiques, Aden,1986.

La part de l’agriculture dans le produit national est en léger recul par rapport à l’avant indépendance, de 10,8% à 10%; celle de l’industrie stationnaire.

(12) sur cette crise, voir: Alain Gresh:”Après l’embrasement: lendemains incertains au Yémen du Sud”, Le Monde Diplomatique, Février 1986; Jean Gueras: “Le Yémen du Sud sous les ruines: autopsie d’un coup d’état”, Le Monde, 27 Mars 1986.

Bibliographie sélective

– CHELHOD, Joseph (ed.): L’Arabie du Sud, histoire et civilisation . en trois tomes, Maisonneuve et Larose, Paris,1984.

– COULAND, Jacques : “L’expérience du mouvement ouvrier yéménite (Sud)”, Cahiers d’Histoire. n° 34, Paris, 1980.

– Parti Socialiste Yémémite : al-Wathîqah al-Naqdîyah al-Tahlîlîyah li-Tajribat al-Thawrah fi al-Yaman al-Dimoqrâtîyah, 1978-1986. Dâr al-Hamdâni, `Adan,1987.

– PSY : al-Konferans al-Hizbî al-`Am li-l-Hizb al-Ichtirâkî al-Yamanî . Dâr al-Hamdânî, Dâr Ibn Khaldûn, Adan, Bayrût,1972.

– PSY : “Machrû` al-Ittijâhât al-Asâsîyah li-l-Islâh al-Sîyasî wa-l-Iqtisâdî al-Châmil”, 14 Oktûbar, Aden, le 30/7/1989.

– HALLIDAY, Fred : Revolution and Foreign Policy – the case of south Yemen, 1967 – 1987. Cambridge University Press, Cambridge,1990.

– LACKNER, Helen : PDR Yemen, Outpost of Socialist Development in Arabia . Ithaca, Londres,1985.

– NAUMKIN, Vitali : Le FNL dans la lutte pour l’indépendance du Sud-Yémen et la démocratie nationale . Traduction arabe, Editions du Progrès, Moscow,1980.

– RPDY : al-Ta`dâd al-Thânî lil-Sukkân wa-al-Masâkin wa-l-Muncha’ât 1988. Adan, Dar al-Hamdâni, 1988.

– RPDY : al-Natâ’ij al-Awalîyah lil-Marhalah al-Thânîyah min al-Ta`dâd al Zirâ`î…. 1984-1985 . Aden, Organe Centrale de Statistiques, 1986.

Themes
Anthropology
Countries
Yemen
Author
Fawwaz Traboulsi
Keywords
Academic Paper Political Economy Arab Left National Liberation Socialism Tribal Society South Yemen

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