«Ce n’est pas le multiconfessionnalisme, mais un système oligarchique qui gouverne le Liban»
Interview avec Mediapart
Joseph Confavreux et Amélie Poinssot
mardi 14 FÉVRIER 2017
Fawwaz Traboulsi, figure de la gauche et de la scène intellectuelle au Liban, évacue les lieux communs sur le « miracle » libanais ou le système confessionnel, pour exposer les fragilités cachées et les fonctionnements concrets d’un pays dont des pans entiers sont en train de s’effondrer, en dépit de la « résilience » vantée par ses habitants.
Beyrouth (Liban), de nos envoyés spéciaux.– Fawwaz Traboulsi, professeur à l’Université américaine de Beyrouth, est une éminente figure de la scène intellectuelle libanaise, en particulier à travers la revue Bidayat et ses nombreuses études de référence, telles que A History of Modern Lebanon (Pluto Press, 2007), ou son analyse du pouvoir politique libanais au regard des classes sociales qui composent le pays, publiée par la fondation Heinrich-Böll. Il est aussi un des penseurs d’une gauche libanaise aujourd’hui divisée et mal en point, notamment sur le soutien à apporter au Hezbollah chiite qui est intervenu aux côtés du régime Assad en Syrie. Pour Mediapart, il revient sur les menaces qui planent encore sur le Liban, après une certaine forme de stabilisation politique, et sur la manière dont la question sociale demeure largement évacuée des façons de penser l’avenir du pays et de la région.
Comment le Liban a-t-il été affecté par le conflit en Syrie ?
La question serait plutôt de comprendre pourquoi il a été si peu affecté, et pas de manière aussi dangereuse que ce qu’on aurait pu imaginer. La première raison est militaire, avec l’intervention du Hezbollah aux côtés du régime syrien et des combats engagés sur le sol libanais contre les djihadistes, notamment dans la région d’Ersal. Je ne suis pas certain que Daech ou le front Al-Nosra [désormais Front Fatah AlCham – ndlr] avaient des projets sérieux d’infiltration au Liban, mais il faut admettre qu’en défendant les frontières, le Hezbollah et l’armée libanaise ont amoindri les possibilités d’attaques terroristes contre les civils.
La seconde raison est que la recomposition politique au Liban, avec l’élection de Michel Aoun à la présidence vacante depuis plus de deux ans, n’est qu’indirectement liée au conflit. Les identités des deux camps qui polarisaient jusque-là la vie libanaise – les coalitions du « 8 mars », prosyrienne, et du « 14 mars », antisyrienne – se sont désagrégées, à l’aune de l’alliance surprenante entre le camp aouniste chrétien et le Hezbollah chiite, puis du ralliement à la coalition gouvernementale du sunnite Saad Hariri.

Cette reconfiguration a été permise par l’accord de l’Arabie saoudite, qui jouait le rôle de parrain du mouvement du « 14 mars », emmené par Hariri, et celui de l’Iran, qui soutient le Hezbollah. Ces deux pays ne considèrent plus le Liban comme un terrain important pour leur affrontement régional. D’un côté, l’Iran considère que le Hezbollah est aujourd’hui si puissant qu’il peut se permettre de composer avec tout le monde. De l’autre, Hariri avait besoin de redevenir premier ministre [après l’avoir été entre 2009 et 2011 – ndlr] parce que sa base populaire était en train de s’effriter, comme l’ont montré les élections municipales du printemps dernier, et qu’il avait besoin de revenir dans le jeu pour pouvoir se renflouer financièrement et électoralement. L’entente de fait entre l’Arabie saoudite et l’Iran pour ne pas ajouter le Liban à leurs terrains de confrontation dégage l’horizon politique interne. Mais d’autres menaces continuent de planer.
Lesquelles ?
D’abord les prochains développements de la guerre, aujourd’hui froide, entre le Hezbollah et Israël. La bombe à retardement est celle de la frontière entre la Syrie et Israël. Si celle-ci se trouvait entre les mains du Hezbollah, ce serait une carte maîtresse pour l’Iran dans ses négociations avec le reste du monde. Jusqu’à présent, les Iraniens et le Hezbollah ne sont pas parvenus à déloger complètement le front Al-Nosra de cette frontière. Et Israël frappe non seulement tous les convois susceptibles d’acheminer des missiles de longue portée au Liban, mais aussi tous les individus, iraniens ou libanais, qu’elle soupçonne de développer des opérations militaires à proximité du Golan et de sa frontière. Après avoir éliminé en janvier 2015 des officiers iraniens et des responsables du Hezbollah dans la province de Quneitra, sur le plateau du Golan, Israël a tiré sur Damas et pourrait être à l’origine des morts successives de Samir Kantar, une figure éminente du Hezbollah, et surtout Moustapha Badreddine, commandant en chef de toutes les forces militaires du Hezbollah.
La seconde question qui se pose est de savoir ce qui pourra se produire lorsque Daech sera délogé de Raqqa et redeviendra une organisation déterritorialisée. Croire qu’on va en finir avec le terrorisme en faisant combattre des djihadistes chiites contre des djihadistes sunnites, comme c’est le cas actuellement, est une illusion. On a abandonné l’idée de comprendre pourquoi des centaines de jeunes se tournent vers le djihadisme. Beaucoup appartiennent aux régions les plus marginalisées des pays de la région et ont subi de plein fouet la paupérisation des campagnes. Et le Liban n’est pas immunisé contre de tels processus. Tout cela peut nous sauter à la figure.
Jusqu’à quel point la question sociale a-t-elle été négligée au profit d’une grille de lecture d’abord religieuse ?
On ne comprend pas les révolutions arabes si on se focalise sur ce qui s’est passé sur la place Tahrir, avec une lecture seulement citadine. La révolution tunisienne est partie de Sidi Bouzid, dans les régions marginalisées du pays. Et Tahrir n’aurait rien donné si le peuple n’était pas sorti dans toutes les petites villes et jusqu’aux villages d’Égypte. L’effondrement de l’agriculture syrienne, les poches de pauvreté autour des villes ont été les vrais supports de la révolte antiBachar et de l’islamisme. Les villages de la région de Hama en sont l’incarnation. Ils ont été touchés de plein fouet par les politiques ultralibérales du régime syrien. Nous sommes la région de la planète qui détient à la fois le record mondial du taux de chômage, du taux de chômage des jeunes et de la proportion de jeunes dans la population ! C’est explosif.
Comment décririez-vous la situation économique et sociale du Liban ?
Nous sommes passés pendant les mandats de Rafiq Hariri (1992-2004) du libéralisme au néolibéralisme. Les services de l’État ont été privatisés et la rente a explosé dans une économie dominée par trois secteurs : les banques, le commerce et l’immobilier. La totalité de l’industrie détruite pendant la guerre civile n’a pas été reconstruite, ou alors elle a été remplacée par des industries tournées vers l’exportation. Le chômage croissant a été camouflé au Liban par le fait que les jeunes émigrent dans le Golfe, en Afrique, en Australie ou au Canada.
Malgré cela, près de 30 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et près de 15 % est incapable de subvenir à ses besoins élémentaires. Auparavant, on avait le projet d’éliminer la pauvreté ; désormais, nous avons un programme de « traitement de la pauvreté », cofinancé par la Banque mondiale. C’est de la charité, avec des bons de nourriture, des aides à la scolarisation ou des allocations pour payer l’électricité.
La grande majorité des Libanais est touchée par l’effondrement des services publics et leur coût très élevé : électricité, eau, téléphone… Le Liban a l’un des coûts de téléphonie mobile les plus élevés du monde. À peine 40 % de la population possède une assurance santé, faute de pouvoir se la payer. On parle très peu de la manière dont moins d’une dizaine de familles monopolisent les marchés des denrées alimentaires et des médicaments, et se font des fortunes en réduisant le pouvoir d’achat des Libanais, déjà exsangue après dix-neuf années sans aucune hausse de salaire pour compenser la hausse vertigineuse des prix. Cela produit des effets majeurs pour les classes moyennes, les fonctionnaires, les enseignants…
Professionnalisation de la contestation
Comment la population libanaise réagit-elle à cette situation ? Y a-t-il des mobilisations, ou est-ce au contraire la résignation qui domine ?
À l’été 2015, il y a eu une grande mobilisation liée à la crise des ordures. Mais faute d’organisation, de clarté et de vision stratégique, c’est demeuré une flambée comparable à Nuit debout en France. Avant cela, il y a eu un mouvement de salariés du secteur public, qui est encore actif aujourd’hui. Et on a vu apparaître des mouvements d’employées de maison, notamment immigrées, qui jusque-là demeuraient complètement invisibles.
De manière inédite, on commence à dire qu’il faudrait taxer les riches qui, dans ce pays, sont vraiment très riches. Au Liban, ce sont les couches populaires qui financent les plus favorisés puisqu’il n’existe aucun impôt sur la plus-value immobilière, que l’impôt sur le revenu est faible et non progressif, et que l’essentiel de l’impôt est constitué par des taxes indirectes qui touchent tout le monde de la même manière. Le problème est que les forces syndicales sont divisées, confessionnalisées et sous la coupe des partis au pouvoir. On a vu, ironiquement, un ministre du travail progressiste attaqué par la principale centrale syndicale pour avoir proposé une hausse jugée trop forte du salaire minimum et être obligé de démissionner ! La fusion entre la classe politique et la classe capitaliste est quasi totale au Liban.
La pression sur les salaires est énorme du fait du nombre d’ouvriers palestiniens, égyptiens et de plus en plus souvent syriens. Beaucoup de Libanais, mais aussi des Syriens déjà présents depuis longtemps dans le pays, ont été licenciés et remplacés par des Syriens fraîchement arrivés, prêts à accepter n’importe quelles conditions de travail. Notre société ressemble de plus en plus à une société de maîtres et d’esclaves, comme on en trouve en Arabie saoudite ou dans les Émirats arabes unis, avec une main-d’œuvre domestique immigrée et une consommation effrénée dans des malls flambant neufs.

Pourquoi la gauche libanaise paraît-elle si affaiblie et éclatée ?
La gauche partisane est amoindrie et la société civile a du mal à devenir une force de changement. Il y a près de 8 000 ONG au Liban, qui entraînent davantage une professionnalisation de la contestation que de véritables changements politiques. Ce qu’on appelle trop souvent ici la « société civile », c’est peutêtre dix personnes par ONG, soit 80 000 personnes, mais elles ne s’occupent qu’à la marge de la société dans son ensemble. Une grande partie de la jeunesse libanaise préfère rejoindre les rangs d’un activisme apparent qui se concentre sur des services concrets et des batailles pertinentes, mais ne s’engage pas dans une lutte structurelle pour les droits socioéconomiques de tous. La jeunesse libanaise est gagnée par un anti-autoritarisme légitime, un dégoût de tous les partis logique, un mépris pour l’action étatique compréhensible, mais cela s’apparente parfois à un libertarisme à l’américaine. C’est vrai que les partis ont échoué, mais est-ce que la société civile peut amener à un changement, surtout quand elle n’est pas synonyme de mouvement social ? Aujourd’hui, nous semblons surtout destinés à des flambées de révolte sans lendemain…
Le Hezbollah, devenu la principale force politique du pays, partage-t-il les principes de ce laboratoire du capitalisme ultralibéral qu’est le Liban ?
Au Liban, plus encore qu’ailleurs dans le monde, l’implication des businessmen en politique est de plus en plus marquée. Le féodalisme des zaïms, les chefs ruraux traditionnels, s’est dissous : ils se sont recyclés en chefs de guerre et en businessmen. Sous Hariri, les organisations d’hommes d’affaires sont devenues une force politique majeure, mais sans se constituer en parti ; ils ont préféré agir au sein de chaque parti.
Dans ce contexte, il existe deux mouvements qui sont populistes, au sens strict du terme, et dominent aujourd’hui la scène politique libanaise : le Hezbollah et le Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun. Leur discours est d’abord patriotique, mais ils affichent une défense des intérêts du peuple et sont bien implantés dans les banlieues de Beyrouth. Le Hezbollah s’est transformé à mesure que les chiites, historiquement défavorisés, ont grossi les rangs des classes moyennes et de la bourgeoisie après la guerre, notamment grâce à une émigration en Afrique qui les a enrichis. Depuis 2006 et sa « victoire » sur Israël, le Hezbollah représente une bourgeoisie chiite souvent sécularisée, traditionnellement acquise au parti chiite rival Amal, dirigé par Nabih Berri, le président de la Chambre : pharmaciens, médecins, ingénieurs et même avocats, autrement dit le domaine réservé des chrétiens dans l’histoire libanaise…
Le business libanais se prépare à la reconstruction de la Syrie
Le Hezbollah et les aounistes ont en commun de s’être développés en dehors du secteur public. Dans l’ensemble du monde arabe, les nationalistes ont investi, et parfois confisqué, les secteurs étatiques, tandis que les islamistes se sont développés dans le secteur privé. Cela explique que les partis islamiques comme le Hezbollah soient très ambivalents politiquement. D’un côté, ils pensent la dimension sociale de leur action, de l’autre ils sont souvent très libéraux. Ils concentrent donc leur action sur la philanthropie ou le petit entrepreneuriat. L’actuel ministre de l’industrie, qui est membre du Hezbollah et était auparavant ministre de l’agriculture, fait de réels efforts pour améliorer la condition des paysans et faire face à la faiblesse industrielle du pays, mais son idée est d’abord d’encourager les banques à accorder plus de crédits aux agriculteurs…
Il faut ajouter que le Hezbollah a été partie prenante des gouvernements libanais depuis les années 1990 et est donc comptable de la corruption endémique et de l’exploitation de pans entiers de la société. Pendant longtemps, il a prétendu, en tant que parti de la résistance à Israël, ne pas s’immiscer dans les questions sociales et politiques. Mais cette rhétorique ne fonctionne plus maintenant qu’il fait partie du gouvernement et du Parlement.

Beaucoup de Libanais critiquent le confessionnalisme, mais existe-t-il de véritables mouvements de réforme de ce fonctionnement, tant au plan politique que social ?
Tout le monde affirme être contre le système, mais tout le monde dit qu’il est trop tôt pour en sortir ! Ce n’est pas le multiconfessionnalisme, mais un système oligarchique qui gouverne le pays. La dimension confessionnelle masque les différences et les conflits de classe. Tout le monde parle de corruption, mais personne ne définit ce qu’on entend par là et comment on pourrait en sortir. On n’est pas dans le cas d’hommes politiques se faisant corrompre par des puissances d’argent : ce sont les mêmes personnes !
Or on ne parle que des corrompus, jamais des corrupteurs… alors que les abus sur les biens publics sont généralisés. Par exemple, le gouverneur de la banque centrale a demandé aux quatre grandes banques privées de renflouer ses réserves par un prêt avec un taux d’intérêt astronomique de 27 %. Dans le même temps, cette même banque centrale prête aux banques un milliard par an pour contribuer au logement privatif. Et cet argent que les banques empruntent au taux de 1 % à la banque centrale, elles le prêtent aux particuliers à un taux de 5 %. Est-ce de la corruption, de l’exploitation ou de la prédation ?
Le confessionnalisme est un système idéal pour blanchir toutes ces activités, parce qu’on ne peut pas toucher à qui que ce soit, chacun étant censé représenter sa confession. Ce qui est nouveau dans le confessionnalisme libanais, c’est qu’avant la guerre civile, ce système était caractérisé par un biais très fort en faveur des chrétiens et des maronites. Le Liban réservait en effet la présidence à un chrétien et le président était une sorte de monarque républicain, puisque ses prérogatives étaient, sur le papier, les mêmes que celles du président syrien, un système hérité de la France dans les deux cas… Désormais, il existe un équilibre plus instable parce que ces prorogatives présidentielles et chrétiennes se sont amoindries.
C’est un abus de langage que de parler de multiconfessionnalisme. Les dirigeants des principales confessions ont fusionné avec la grande bourgeoise économique et se partagent le gâteau politique. On s’étonne encore de la coexistence possible au Liban entre les communautés mais, en réalité, leurs dirigeants partagent des intérêts communs qui les poussent à ne surtout pas réformer le système, si ce n’est en apparence ou sur des points de détail. La question identitaire et multiculturaliste peut avoir un sens quand on parle d’ethnies, de nationalités, de races… Mais appliquée au Liban, elle ne permet pas de saisir le fonctionnement du système.
Ce qui est nouveau, c’est qu’au confessionnalisme politique et civil s’ajoute un confessionnalisme religieux croissant, avec le rôle accru des clercs dans
la politique libanaise. Dans le protocole, les dignitaires religieux viennent juste après les trois présidents (République, Conseil des ministres et Assemblée). Mais auparavant, ils demeuraient sous le contrôle des chefs politiques. Aujourd’hui, c’est différent. Quelqu’un comme Nasrallah représente à la fois sa communauté, sa confession et le sacré, ce qui rend la critique très difficile. Les confessions, qui étaient surtout des créatures politiques, deviennent de plus en plus des entités religieuses et culturelles. Cela explique que le Hezbollah puisse ainsi interdire la musique sur les campus des universités qu’il contrôle. Ou que la télé du parti, Al-Manar, m’invite mais en exigeant que je ne parle pas de la chanteuse Fairouz, à laquelle j’ai consacré un ouvrage. Je leur ai répondu que c’était hors de question.
La « résilience » libanaise est-elle plus qu’un slogan ?
C’est une réalité, mais qui ne doit pas masquer que le Liban dépend de beaucoup de facteurs qui ne lui appartiennent pas. Tant que la tragédie syrienne persiste, il est difficile de penser le Liban d’après. La seule chose certaine est que le grand business libanais se prépare déjà à la tâche de la reconstruction en Syrie. Le port de Tripoli (nord-ouest) tiendra un rôle central. Et dans la région de la Bekaa, dans l’est du Liban, les carrières et les fabriques de ciment ont déjà passé des accords avec l’homme clé de l’immobilier en Syrie.
