{"id":157,"date":"2021-10-14T22:43:17","date_gmt":"2021-10-14T19:43:17","guid":{"rendered":"http:\/\/fawwaztraboulsi.com\/?p=157"},"modified":"2025-03-03T09:34:25","modified_gmt":"2025-03-03T07:34:25","slug":"de-la-suisse-de-lorient-au-hanoi-du-monde-arabe-bref-historique-dune-representation","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/de-la-suisse-de-lorient-au-hanoi-du-monde-arabe-bref-historique-dune-representation\/","title":{"rendered":"De la Suisse de l\u2019Orient au Hanoi du monde arabe : bref historique d\u2019une repr\u00e9sentation"},"content":{"rendered":"<p><strong>De la Suisse de l\u2019Orient au Hanoi du monde arabe : bref historique d\u2019une repr\u00e9sentation<\/strong><\/p>\n<p>\u00abBeyrouth, la brulure des reves\u00bb, dirig\u00e9 par Jad Tabet, <i>Autrement<\/i>, d\u00e9cembre 2001<\/p>\n<p>\u00abBeyrouth, des rues dans les navires, Beyrouth, port pour amarrer les villes\u00bb<\/p>\n<p>(Mahmoud Darwish, <i>Le Po\u00e8me de Beyrouth<\/i>)<\/p>\n<p>Fawwaz Traboulsi<\/p>\n<p>Il est difficile d\u2019imaginer une ville qui se soit identifi\u00e9e \u00e0 un r\u00f4le, voire \u00e0 une succession de r\u00f4les, projet\u00e9s sur elle de l\u2019ext\u00e9rieur, comme l\u2019a fait Beyrouth depuis pr\u00e8s de deux si\u00e8cles. Ville vou\u00e9e \u00e0 la repr\u00e9sentation, c\u2019est par l\u2019ext\u00e9rieur qu\u2019elle est vue, con\u00e7ue, imagin\u00e9e et fa\u00e7onn\u00e9e. Sur elle furent projet\u00e9s les int\u00e9r\u00eats de l\u2019Europe et les d\u00e9sirs de l\u2019int\u00e9rieur arabe, et ces repr\u00e9sentations diverses, aussit\u00f4t reprises par ses habitants, ont \u00e9t\u00e9 int\u00e9rioris\u00e9es, reproduites et diffus\u00e9es, alimentant les multiples clich\u00e9s qui ont si souvent servi \u00e0 la d\u00e9finir.<\/p>\n<p>Ville imaginaire ? D\u00e9nomination beaucoup trop facile. Plut\u00f4t ville par d\u00e9faut, comme dans les programmes informatiques. Pour ses voisins de l\u2019int\u00e9rieur, assoiff\u00e9s d\u2019oasis, elle fait figure de ville europ\u00e9enne qui s\u2019exprime en arabe; pour les europ\u00e9ens, elle appara\u00eet comme une ville d\u2019Orient marqu\u00e9e par la modernit\u00e9. Ses figures multiples, toujours ax\u00e9es sur sa fonction de plaque tournante, p\u00e8sent lourdement sur la ville, et les r\u00f4les dont on l\u2019affuble sont pr\u00e9sent\u00e9s, tant\u00f4t comme d\u00e9rivant d\u2019une vocation ancestrale, tant\u00f4t comme l\u2019expression de n\u00e9cessit\u00e9s g\u00e9ographiques ou de d\u00e9terminismes naturels. Le r\u00e9ductionnisme est de r\u00e8gle: longtemps l\u2019image du Liban s\u2019est confondue avec celle de sa capitale et les repr\u00e9sentations de celle-ci, r\u00e9duites \u00e0 son port, son centre-ville et aux nuits rouges de Hamra. <\/p>\n<p><b>La naissance d&#8217;une ville moderne<\/b><\/p>\n<p>Beyrouth est une ville r\u00e9cente. Certes elle fut un petit port du temps des Ph\u00e9niciens, et la c\u00e9l\u00e8bre Berytus des Romains, et le centre de leur fameuse \u00e9cole de Droit. Elle jouera \u00e9galement un r\u00f4le non n\u00e9gligeable \u00e0 l\u2019\u00e9poque des Mamelouks. Mais, sujette aux al\u00e9as du d\u00e9placement des routes de commerce et du retournement de fortune des conqu\u00e9rants, elle fut r\u00e9duite \u00e0 un petit bourg d\u00e8s le d\u00e9but de l\u2019\u00e8re ottomane. Les portes de l\u2019Orient avaient alors d\u2019autres noms: Acre, Sayda et Tripoli. <\/p>\n<p>La ville moderne, elle, est le produit du 19\u00e8me si\u00e8cle ottoman et de la colonisation europ\u00e9enne: d\u00e9couverte et d\u00e9velopp\u00e9e par Ibrahim Pacha d\u2019Egypte durant son court r\u00e8gne syrien (1831-1840) Beyrouth acquiert, \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la <i>Mutasarrifiyyah<\/i> du Mont-Liban, sa vocation de d\u00e9bouch\u00e9 oblig\u00e9 pour la Montagne ainsi que d\u2019entrep\u00f4t et de port pour le <i>Barr al-Ch\u00e2m .<\/i> Relais principal dans l\u2019\u00e9change colonial, elle exporte alors les mati\u00e8res premi\u00e8res et les produits agricoles (soie, graines et huile d\u2019olive) et importe les produits manufactur\u00e9s qui lui viennent de France et d\u2019Angleterre. A mesure que Damas, supplantant Alep, devient la ville marchande principale de l\u2019int\u00e9rieur syrien, un nouvel axe du commerce colonial se met en place, qui fait de Beyrouth le d\u00e9bouch\u00e9 principal du <i>hinterland<\/i> syrien vers la mer.<\/p>\n<p>Les Capitulations encourageront les commer\u00e7ants \u00e9trangers \u00e0 s\u2019y installer et accro\u00eetront en m\u00eame temps le nombre des autochtones impliqu\u00e9s dans ces nouvelles activit\u00e9s: drogmans, traducteurs, courtiers, employ\u00e9s des services consulaires ou agents des capitaux et des int\u00e9r\u00eats commerciaux europ\u00e9ens. La faiblesse des corps de m\u00e9tiers traditionnels ne leur permettant pas de s\u2019adapter aux conditions nouvelles, une bourgeoisie commerciale, financi\u00e8re et manufacturi\u00e8re se d\u00e9veloppe rapidement, li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de la soie et \u00e0 la fonction portuaire de la ville: importateurs de graines de vers \u00e0 soie, exportateurs de cocons ou de soie fil\u00e9e, mais aussi, et dans le m\u00eame temps, banquiers, filateurs, importateurs de produits manufactur\u00e9s, interm\u00e9diaires et courtiers entre les commer\u00e7ants \u00e9trangers et les paysans, entre les commer\u00e7ants en gros et au d\u00e9tail, et enfin usuriers, qui font fortune en pr\u00eatant de l\u2019argent aux paysans contre l\u2019hypoth\u00e8que des produits agricoles ou leur vente pr\u00e9alable. <\/p>\n<p>En reconnaissance de son importance dans le commerce m\u00e9diterran\u00e9en, les ottomans font de Beyrouth, d\u00e8s 1887, la capitale d\u2019une nouvelle <i>wil\u00e2yah <\/i>du m\u00eame nom, qui prend la place jusqu\u2019alors occup\u00e9e par Sayda. Les vagues d\u2019\u00e9migration successives qui vident la Montagne de ses habitants, fuyant les troubles et les affrontements intercommunautaires, contribuent \u00e0 renforcer son r\u00f4le d\u2019interm\u00e9diaire et \u00e0 accro\u00eetre sa domination sur les r\u00e9gions p\u00e9riph\u00e9riques. Beyrouth devient alors le si\u00e8ge des compagnies maritimes (dont les fameuses Messageries Maritimes fran\u00e7aises), ses commer\u00e7ants et ses usuriers avancent aux candidats \u00e0 l\u2019\u00e9migration les frais de voyage, le <i>nawl\u00fbn,<\/i> contre hypoth\u00e8ques et int\u00e9r\u00eats exorbitants et ses hommes de main, les <i>qabaday<\/i>-s, organisent la contrebande entre la <i>wil\u00e2yah<\/i> et le territoire de la <i>Mutasarrifiyyah,<\/i> ainsi que le transport ill\u00e9gal des passagers. Et c\u2019est encore par ses banques et ses comptoirs, que transitent les envois mon\u00e9taires des \u00e9migr\u00e9s \u00e0 leurs familles rest\u00e9es sur place, dont la valeur est estim\u00e9e, \u00e0 la veille de la Premi\u00e8re Guerre Mondiale, \u00e0 un million de livres anglaises par an.<\/p>\n<p>C\u2019est d\u2019ailleurs durant cette p\u00e9riode que Beyrouth accueille les capitaux fran\u00e7ais et europ\u00e9ens, massivement investis dans l\u2019\u00e9conomie de la soie, mais aussi dans la construction des infrastructures et des voies de communications. Les travaux de la route Beyrouth-Damas, art\u00e8re principale reliant la ville \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur syrien, sont inaugur\u00e9s en 1858 par une compagnie ottomane \u00e0 capitaux fran\u00e7ais. Selon Jacques Thobie, ce sera l\u00e0, pour les entreprises fran\u00e7aises, l\u2019une des affaires les plus lucratives parmi l\u2019ensemble de leurs investissements dans l\u2019empire ottoman. La route est ouverte en 1863, et c\u2019est en cette m\u00eame ann\u00e9e, qu\u2019est \u00e9tablie la premi\u00e8re liaison t\u00e9l\u00e9graphique entre Beyrouth et l\u2019Europe.<\/p>\n<p>D\u2019autres concessions sont d\u2019ailleurs octroy\u00e9es aux soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes par le biais de notables autochtones qui s\u2019y associent: la concession du port de Beyrouth, celle des chemins de fer (la fameuse Soci\u00e9t\u00e9 des Chemins de fer Damas, Hamah et prolongements -DHP), mais aussi la Compagnie de Tramways et d\u2019\u00e9clairage de Beyrouth (TEB), la Compagnie de Gaz de Beyrouth et d\u2019autres soci\u00e9t\u00e9s qui formeront la base \u00e9conomique du mandat fran\u00e7ais. Les capitaux anglais, minoritaires, se contenteront pour leur part de partager avec les capitaux fran\u00e7ais l\u2019exploitation des centrales hydro\u00e9lectriques. <\/p>\n<p>L\u2019explosion d\u00e9mographique de la ville est alors impressionnante: de 40.000 habitants en 1850, la population aurait tripl\u00e9 \u00e0 la fin du si\u00e8cle. Les chr\u00e9tiens, pour la plupart \u00e9migr\u00e9s de la Montagne ou de Damas apr\u00e8s les troubles confessionnels de 1860, constituaient d\u00e9j\u00e0 la moiti\u00e9 de cette population. Beyrouth, de plus en plus urbanis\u00e9e et modernis\u00e9e, offre alors les services de 17 h\u00f4tels, dont le prestigieux H\u00f4tel Bassoul dans le quartier de Zaytunah sur le bord de mer, et compte d\u00e9j\u00e0 des dizaines de m\u00e9decins, de dentistes et de pharmaciens, chr\u00e9tiens ou juifs en majorit\u00e9.<\/p>\n<p>A partir de 1860, les familles de notables beyrouthins entreprennent de b\u00e2tir de somptueuses villas et des palais \u00e0 l\u2019architecture italianisante sur les collines dominant le port, Achrafiyyah \u00e0 l\u2019Est et Zuq\u00e2q al-Bul\u00e2t \u00e0 l\u2019Ouest, alors que la majeure partie de la population de la ville habite d\u00e9j\u00e0 <i>extra-muros<\/i>, dans les nouveaux quartiers qui se d\u00e9veloppent rapidement: B\u00e2ch\u00fbrah et Musaytibeh, quartiers tranquilles de marchands et de fonctionnaires, Gemmayzeh et Bastah, quartiers populaires li\u00e9s au port, Ras el Nabeh, ancien faubourg qui s\u2019urbanise le long de la rue de Damas. Dans le m\u00eame temps, la ville commence \u00e0 annexer les bourgs voisins: Burj al-Bar\u00e2jinah, Ghubayr\u00ee et Chiyy\u00e2h, qui formeront, un si\u00e8cle plus tard, ses banlieues \u00e0 majorit\u00e9 chiite.<\/p>\n<p>Cette p\u00e9riode du dernier quart de si\u00e8cle est d\u2019ailleurs celle de la floraison du r\u00f4le \u00e9ducatif et culturel de Beyrouth qui se nourrit de plusieurs facteurs: r\u00e9voltes populaires et communes contre l\u2019ordre <i>muqataaji <\/i><i> <\/i>, d\u00e9veloppement des contacts avec l\u2019Europe, r\u00f4le des missionnaires, j\u00e9suites et protestants, et apparition d\u2019une riche infrastructure culturelle de journaux, imprimeries, \u00e9coles universit\u00e9s et coll\u00e8ges, qui donnera \u00e0 la ville un r\u00f4le de premier plan dans le mouvement de la <i>Nahdah<\/i>, la renaissance<i> <\/i>des lettres et de la culture arabes.<\/p>\n<p><b>Un texte fondateur<\/b> <\/p>\n<p>C\u2019est justement parmi les \u00e9crivains de cette <i>Nahdah, <\/i>qu\u2019apparaissent, pour la premi\u00e8re fois, ce qu\u2019on pourrait appeler les pr\u00e9mices d\u2019un \u00ab imaginaire beyrouthin \u00bb. Une place de plus en plus importante est alors accord\u00e9e, dans les journaux et les revues, aux ph\u00e9nom\u00e8nes qui accompagnent le d\u00e9veloppement urbain et au r\u00f4le du commerce comme secteur \u00e9conomique privil\u00e9gi\u00e9, vecteur de la modernisation. Par rapport au prestige traditionnel dont jouissaient jusqu\u2019alors la fonction guerri\u00e8re et la propri\u00e9t\u00e9 terrienne, il y a l\u00e0 un renversement de perspective, qui indique une transformation radicale dans les \u00e9chelles de valeur sociales. <\/p>\n<p>Un des textes fondateurs du mythe beyrouthin &#8211; mais aussi un des premiers textes sur l\u2019\u00e9conomie politique de la ville &#8211; nous est livr\u00e9 sous la plume du journaliste et \u00e9crivain S\u00e9lim Boustani. Dans un article publi\u00e9 en 1872, qui s\u2019intitule <i>\u2018Markazouna\u2019,<\/i> \u00ab Notre Position \u00bb , Boustani d\u00e9finit la ville et la montagne toute proche comme \u00e9tant le centre de la \u00ab nation orientale \u00bb, qu\u2019il assimile au territoire de la Syrie naturelle. Pour faire pr\u00e9valoir l\u2019importance de ce \u00ab centre \u00bb, Boustani compare la \u00ab nation orientale \u00bb \u00e0 une arm\u00e9e, o\u00f9 le centre occuperait la position la plus forte et la plus prestigieuse: \u00ab Notre position \u00e9crit-il alors, est probablement la plus forte au monde, ce qui suscite la jalousie des proches et des lointains \u00bb. A travers les fanfaronnades habituelles de l\u2019\u00e9poque, appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois le th\u00e8me de l\u2019unicit\u00e9 Beyrouth, source \u00e9ternelle d\u2019envies et de jalousies. <\/p>\n<p>A partir de cette situation privil\u00e9gi\u00e9e, la ville se doit d\u2019assumer un r\u00f4le \u00e9conomique conforme \u00e0 sa position g\u00e9ographique: elle servira donc d\u2019interm\u00e9diaire \u00e9conomique entre l\u2019Orient et l\u2019Occident. Deux m\u00e9taphores s\u2019imposent d\u00e9j\u00e0: celle de \u00ab porte \u00bb et celle de \u00ab ventre \u00bb. Deux m\u00e9taphores contradictoires, puisque l\u2019une \u00e9voque le repliement sur soi, alors que l\u2019autre repr\u00e9sente plut\u00f4t un symbole d\u2019ouverture.<\/p>\n<p>Beyrouth, selon Boustani, est\/devrait \u00eatre \u00ab la porte par laquelle l\u2019Occident p\u00e9n\u00e8tre en Orient et l\u2019Orient s\u2019ouvre \u00e0 l\u2019Occident \u00bb. Vision fortement marqu\u00e9e par l\u2019imaginaire colonial: celui d\u2019un Orient f\u00e9minis\u00e9 qui \u00ab s\u2019ouvre \u00bb pour accueillir la \u00ab p\u00e9n\u00e9tration \u00bb occidentale. Mais aussi, vision qui recoupe parfaitement la division coloniale du travail, o\u00f9 l\u2019Orient devient exportateur de mati\u00e8res premi\u00e8res et de produits agricoles et importateur de produits industrialis\u00e9s. <\/p>\n<p>Beyrouth serait ainsi \u00ab destin\u00e9e \u00bb \u00e0 \u00eatre la porte \u00e0 travers laquelle l\u2019int\u00e9rieur syrien exporte ses produits agricoles vers l\u2019Europe, \u00ab patrie de la civilisation et de la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00bb, une Europe qui \u00ab progresse sur les ailes de la vapeur et du t\u00e9l\u00e9graphe \u00bb et qui attire ces produits \u00ab comme un aimant \u00bb, selon l\u2019expression de Boustani. D\u2019o\u00f9 une nouvelle division de travail, mais cette fois \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la \u00ab nation orientale \u00bb, entre la c\u00f4te, vou\u00e9e au commerce, et l\u2019int\u00e9rieur syrien, vou\u00e9 \u00e0 la production agricole. <\/p>\n<p>A l\u2019encontre de cette fonction de \u00ab porte \u00bb se dresse chez Boustani la fonction \u00ab ventre \u00bb: dans l\u2019un des premiers textes connus qui \u00e9voquent le mod\u00e8le ph\u00e9nicien, il propose aux Beyrouthins de suivre les pas de leurs anc\u00eatres qui ont \u00ab r\u00e9ussi \u00e0 devenir la premi\u00e8re nation dans le monde ancien et le d\u00e9positoire des richesses de l\u2019Orient et de l\u2019Occident, amassant chez nous les profits r\u00e9colt\u00e9s des deux parties de mani\u00e8re salutaire \u00bb. Et Boustani d\u2019\u00e9voquer l\u2019avenir radieux promis \u00e0 la ville, selon une formule organiciste qui aurait ravi Gaston Bachelard: \u00ab Nous voil\u00e0 devenus, heureusement, comme le ventre de l\u2019homme, qui vit aux d\u00e9pens des mains et des pieds, tout en \u00e9tant port\u00e9 et choy\u00e9 par eux\u201d. <\/p>\n<p>Un mythe \u00e9tait n\u00e9: celui de l\u2019interm\u00e9diaire, capable de r\u00e9colter les b\u00e9n\u00e9fices de part et d\u2019autre des deux p\u00f4les qu,il cherche \u00e0 mettre en relation. Nous sommes alors \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019accumulation primitive du capital marchand: la th\u00e9saurisation est de r\u00e8gle et ses fantasmes aussi. <\/p>\n<p><b>Une Suisse Ph\u00e9nicienne<\/b><\/p>\n<p>Ce r\u00f4le \u00e9conomique \u00e9tait \u00e0 la recherche d\u2019un espace politique pour l\u2019encadrer et lui offrir une l\u00e9gitimit\u00e9. C\u2019est le Grand Liban, issu du d\u00e9coupage colonial des accords de Sykes-Picot, qui fournira \u00e0 Beyrouth un cadre digne de ses ambitions, en lui rattachant les r\u00e9gions p\u00e9riph\u00e9riques du Mont-Liban, de la B\u00e9kaa, du Nord et du Sud du pays. Mer et Montagne se rejoignaient ainsi, pour constituer un territoire regroupant les \u00ab confessions religieuses historiques \u00bb et les communaut\u00e9s minoritaires de la r\u00e9gion. Un mod\u00e8le europ\u00e9en sert alors de r\u00e9f\u00e9rence: celui de la Suisse, qui associe dans une m\u00eame entit\u00e9 politique les minorit\u00e9s al\u00e9manique, romande et tessinoise.<\/p>\n<p>Certes, l\u2019id\u00e9e d\u2019une \u00ab Suisse de l\u2019Orient \u00bb n\u2019\u00e9tait pas nouvelle en soi: Lamartine et G\u00e9rard de Nerval, furent les premiers \u00e0 \u00e9voquer la ressemblance entre le Mont-Liban et le pays Alpin, leur description du premier en tant que version orientale de la Suisse permettant de le rendre plus accessible aux lecteurs europ\u00e9ens. La formule fut rapidement politis\u00e9e, et l\u2019annonce fut faite aux Libanais, qu\u2019avec l\u2019aide d\u2019une France bienveillante, leur Montagne \u00e9tait appel\u00e9e \u00e0 devenir la Suisse de l\u2019Orient. Mais cette promesse mettra longtemps \u00e0 se mat\u00e9rialiser: lors d\u2019un d\u00e9bat \u00e0 l\u2019Assembl\u00e9e Nationale sur les \u00e9v\u00e9nements de 1845 et la division du Mont-Liban en deux <i>q\u00e2\u2019im maq\u00e2miyya<\/i>, l\u2019une chr\u00e9tienne, l\u2019autre druze, le d\u00e9put\u00e9 de Melville interpellait d\u00e9j\u00e0 le ministre de l\u2019Int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9poque au nom de cette promesse: \u00ab Il y a quelques jours, vos collaborateurs et vos amis d\u00e9claraient: il faut que nous fassions en sorte que le Liban devienne comme la Suisse. Quant \u00e0 moi, Monsieur le Ministre, tout ce que j\u2019esp\u00e8re, c\u2019est que vous ne le transformiez pas en une nouvelle Pologne! \u00bb . D\u00e8s le d\u00e9part, comme de fa\u00e7on pr\u00e9monitoire, le mod\u00e8le suisse avait d\u00e9j\u00e0 son anti-mod\u00e8le: celui de la division polonaise. <\/p>\n<p>C\u2019est sous le mandat fran\u00e7ais que ce mod\u00e8le est appropri\u00e9 localement, dans une combinaison \u00e9tonnante qui l\u2019associe \u00e0 la renaissance du mythe ph\u00e9nicien. La s\u00e9riciculture se remettait alors \u00e0 peine de la crise qui l\u2019avait secou\u00e9e durant la premi\u00e8re guerre mondiale, avant de s\u2019effondrer compl\u00e8tement au cours des ann\u00e9es trente et de provoquer une seconde vague d\u2019\u00e9migration qui saignera \u00e0 blanc la Montagne libanaise. Dans un texte aux accents apocalyptiques, l\u2019\u00e9crivain Amin al-Rihani, \u00e9migr\u00e9 aux \u00c9tats-Unis, d\u00e9crit cet effet combin\u00e9 de l\u2019\u00e9migration et de l\u2019effondrement de la s\u00e9riciculture: <\/p>\n<p>\u201cVoici les villages fant\u00f4mes, habit\u00e9s par le ch\u00f4mage, la paresse et la d\u00e9tresse. Pour te consoler de leur disparition, il ne reste que les fabriques et les \u00e9glises abandonn\u00e9es&#8230;Voici la richesse perdue, pleur\u00e9e par les journaux&#8230; et les messieurs habill\u00e9s \u00e0 l\u2019europ\u00e9enne. Et la fiert\u00e9 nationale, v\u00eatue de soie artificielle, mange son pain tremp\u00e9 dans les sueurs de l\u2019Afrique.\u201d<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce contexte dramatique qu\u2019est \u00e9voqu\u00e9e, pour la premi\u00e8re fois, la possibilit\u00e9 pour la Montagne libanaise de se \u00ab recycler \u00bb en s\u2019ouvrant \u00e0 la vill\u00e9giature et au tourisme. L\u2019id\u00e9e faisait partie du projet des \u00ab Nouveaux Ph\u00e9niciens \u00bb, un groupe d\u2019intellectuels chr\u00e9tiens issus de la bourgeoisie beyrouthine francophone. Group\u00e9s autour de la <i>Revue Ph\u00e9nicienne<\/i>, Charles Corm, Albert et Alfred Naccache, Fouad al-Khouri, Jacques Tabet et leurs partisans, se proposaient de ressusciter la Ph\u00e9nicie en tant qu\u2019identit\u00e9 culturelle et nationale diff\u00e9renci\u00e9e des Arabes, bas\u00e9e sur un mod\u00e8le \u00e9conomique organis\u00e9 autour du commerce et de l\u2019\u00e9change. Du couple Suisse\/ Ph\u00e9nicie, ils faisaient l\u2019\u00e9quivalent symbolique du couple Montagne\/Mer, dualit\u00e9 g\u00e9ographique sur laquelle \u00e9tait fond\u00e9e la repr\u00e9sentation du Grand-Liban.<\/p>\n<p>Le raccourci \u00e9tait s\u00e9duisant et l\u2019argument ne manquait pas d\u2019audace : la Ph\u00e9nicie servait de mod\u00e8le pour l\u2019essor des activit\u00e9s tertiaires \u00e0 Beyrouth et sur le littoral, et la Suisse devenait l\u2019arch\u00e9type d\u2019une Montagne d\u00e9barrass\u00e9e de la pauvret\u00e9 et de la famine. Pour un pays \u00ab en manque de capital-argent \u00bb, il \u00e9tait possible d\u2019exploiter \u00ab l\u2019abondance du capital-beaut\u00e9 et du capital-climat \u00bb, tous deux d\u00e9crits comme \u00ab uniques au monde \u00bb, pour d\u00e9velopper le tourisme, l\u2019h\u00f4tellerie et la vill\u00e9giature, dans l\u2019espoir d\u2019attirer les \u00ab nantis de Syrie, de Palestine, d\u2019Egypte et m\u00eame d\u2019Europe \u00bb, et profiter ainsi de la \u00ab richesse des nations \u00bb. Un ouvrage au titre \u00e9vocateur, paru dans les toutes premi\u00e8res ann\u00e9es du Mandat fran\u00e7ais, d\u00e9veloppe cet argumentaire avec force d\u00e9tails : <i>Pour faire du Liban la Suisse du Levant: aper\u00e7u sur les conditions politiques, \u00e9conomiques et touristiques des deux pays<\/i>.<\/p>\n<p>Toute une litt\u00e9rature d\u00e9veloppe d\u2019ailleurs le th\u00e8me de la \u00ab r\u00e9demption \u00bb qui permet au peuple souffrant de d\u00e9passer l\u2019\u00e9preuve : tandis que Charles Corm, fondateur de la <i>Revue Ph\u00e9nicienne<\/i> chante en fran\u00e7ais la \u201cdigne mis\u00e8re\u201d des paysans, Sa\u00efd Akl, po\u00e8te <\/p>\n<p>de langue arabe et membre du m\u00eame groupe, vante les vertus de ces montagnards-\u00e9migr\u00e9s qui \u201cde roches et de senteurs de c\u00e8dre subsistent \/ quand la terre se tarit \/ leurs bras deviennent patries\u201d. L\u2019\u00e9migration, per\u00e7ue comme vocation mill\u00e9naire de tout un peuple, devient alors l\u2019expression ultime d\u2019un \u00ab ind\u00e9fectible esprit de libert\u00e9 et d\u2019aventure \u00bb, transmis aux libanais par leurs anc\u00eatres Ph\u00e9niciens. <\/p>\n<p>Finalement, cette m\u00eame Montagne, pr\u00e9sent\u00e9e comme le \u00ab foyer de l\u2019Esprit et de la Foi \u00bb, servira en quelque sorte de purgatoire pour une ville marchande livr\u00e9e aux valeurs mon\u00e9taires.<\/p>\n<p><b>La cache au tr\u00e9sor <\/b><\/p>\n<p>Avec l\u2019accession du Liban \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance en 1943, c\u2019est vers l\u2019aspect \u00e9conomique du mod\u00e8le suisse qui vont se tourner les regards : apr\u00e8s la Deuxi\u00e8me Guerre Mondiale, l\u2019\u00e9conomie libanaise, centr\u00e9e sur Beyrouth, se \u00ab mondialise \u00bb avant la lettre. Les d\u00e9finitions d\u2019un r\u00f4le nouveau pour la ville abondent, qu\u2019on retrouve principalement dans les \u00e9crits de Michel Chiha, banquier, journaliste, homme politique et principal id\u00e9ologue du Libanisme: \u00ab place publique \u00bb, \u00ab lien \u00bb, \u00ab comptoir \u00bb, \u00ab march\u00e9 \u00bb, \u00ab carrefour \u00bb, \u00ab zone franche \u00bb, \u00ab t\u00eate de pont \u00bb, \u00ab entrep\u00f4t \u00bb, etc. La fonction extravertie d\u2019une \u00e9conomie libanaise ax\u00e9e sur le tertiaire est alors renforc\u00e9e par le d\u00e9veloppement impressionnant (quoique anarchique) d\u2019un secteur bancaire qui accueillait \u00e0 profusion les p\u00e9trodollars des pays d\u2019Arabie et du Golfe et les capitaux d\u2019Egypte et de Syrie qui fuyaient les nationalisations de r\u00e9gimes de plus en plus dirigistes. La m\u00e9taphore du \u00ab ventre \u00bb s\u2019enrichit d\u2019un contenu in\u00e9dit, et un vocabulaire nouveau exprime ces transformations : \u00ab bourse \u00bb, \u00ab cache \u00bb, \u00ab coffre \u00bb, \u00ab cage \u00bb, les images fleurissent, qui \u00e9voquent le r\u00f4le r\u00eav\u00e9 pour Beyrouth. <\/p>\n<p>La loi sur le secret bancaire adopt\u00e9e par le Parlement libanais en 1956 constituera le cadre l\u00e9gal de cette m\u00e9tamorphose. Dor\u00e9navant, Beyrouth se comparera \u00e0 Monte-Carlo et le mod\u00e8le de la principaut\u00e9 mon\u00e9gasque, accol\u00e9e \u00e0 la France mais n\u00e9anmoins autonome, appara\u00eetra comme une solution possible pour le Liban, accroch\u00e9 au flanc d\u2019un monde arabe qui semblait alors tendre vers l\u2019unit\u00e9.<\/p>\n<p>Dans sa version imag\u00e9e, le Liban-cache-aux-tr\u00e9sors impr\u00e8gne d\u2019ailleurs le th\u00e9\u00e2tre musical des fr\u00e8res Rahb\u00e2n\u00ee et de la diva libanaise, Fairouz. Le <i>leitmotive<\/i> de leur vingtaine d\u2019op\u00e9rettes, cr\u00e9\u00e9es entre 1958 et 1975, est celui du rapport de l\u2019Etranger au tr\u00e9sor enfoui qu\u2019il convoite et dont il tente de s\u2019emparer, malgr\u00e9 l\u2019opposition des habitants. Dans une autre variante, le tr\u00e9sor, cach\u00e9 \u00e0 cause d\u2019un conflit qui divise le village, ne pourra \u00eatre d\u00e9couvert qu\u2019apr\u00e8s la r\u00e9conciliation des familles: all\u00e9gorie \u00e0 peine voil\u00e9e de la paix civile, condition n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019accomplissement du miracle et \u00e0 la prosp\u00e9rit\u00e9 \u00e9conomique. Dans une op\u00e9rette cr\u00e9\u00e9e en 1975, au tout d\u00e9but de la guerre libanaise, les Rahbani ont recours aux pr\u00e9c\u00e9dents historiques id\u00e9alis\u00e9es de Palmyre et de P\u00e9tra pour conter le drame que subit leur pays. Les deux cit\u00e9s-Etats du d\u00e9sert syrien sont pr\u00e9sent\u00e9es comme des relais de caravanes et des caches aux tr\u00e9sors, dont la prosp\u00e9rit\u00e9 et la puissance d\u00e9pendaient de leur capacit\u00e9 \u00e0 d\u00e9fendre leur libert\u00e9, menac\u00e9e par les grandes puissances qui tentent d\u2019asseoir leur domination sur l\u2019ensemble de la r\u00e9gion. P\u00e9tra, o\u00f9 \u00ab richesse mat\u00e9rielle se conjugue avec civilisation \u00bb, devient le symbole de la lutte contre Rome, pendant oriental du village d\u2019Ast\u00e9rix. Pour d\u00e9finir le contentieux entre la cit\u00e9- qui- r\u00e9siste et les ambitions imp\u00e9riales, l\u2019un des personnages de l\u2019op\u00e9rette \u00ab P\u00e9tra \u00bb a recours \u00e0 une m\u00e9taphore pour le moins audacieuse :<\/p>\n<p>\u00abRome veut piller les peuples de leurs tr\u00e9sors. P\u00e9tra n\u2019admettra pas que l\u2019Orient soit priv\u00e9 de sa civilisation, de son argent, de ses joyaux et des statues sculpt\u00e9es par le g\u00e9nie de l\u2019Homme. Voil\u00e0 pourquoi nous avons ouvert nos coffres-forts pour servir de refuge aux tr\u00e9sors fuyant les r\u00e9gions sous occupation romaine. Les coffres-forts de P\u00e9tra sont devenus les symboles de la lutte et les annonciateurs de la lib\u00e9ration&#8230;\u00bb <\/p>\n<p>Ainsi se trouvent r\u00e9sum\u00e9s les termes du combat : les <i>coffres-forts<\/i> contre les <i>forts<\/i> de ce monde. Bien que l\u2019image d\u2019un coffre-fort qui lib\u00e8re ne soit pas du domaine des \u00e9vidences, l\u2019on pourrait concevoir la d\u00e9claration des Rahbanis comme une tentative de joindre les deux p\u00f4les du symbolisme beyrouthin et de r\u00e9concilier les deux r\u00f4les fondateurs du mythe moderne de la ville: celui de \u00abporte\u00bb et celui de \u00abventre\u00bb. <\/p>\n<p><b>De l\u2019oasis culturel au Hanoi r\u00e9volutionnaire<\/b><\/p>\n<p>Place publique, zone franche, t\u00eate de pont, Beyrouth le devient progressivement, non seulement pour les capitaux mat\u00e9riels mais aussi pour les capitaux humains, au fur et \u00e0 mesure que les pays arabes voisins tombent sous la coupe de r\u00e9gimes autoritaires. A partir des ann\u00e9es soixante, Beyrouth accueille la fleur de l\u2019intelligentsia arabe qui s\u2019y installe, y produit et y publie ses \u0153uvres, dans un espace de libert\u00e9 et de tol\u00e9rance qui tranche avec le climat r\u00e9gional dominant. <\/p>\n<p>Dans son <i>Po\u00e8me de Beyrouth<\/i>, le po\u00e8te palestinien Mahmoud Darwish \u00e9voque le paradoxe de cette nouvelle Andalousie, lien paradoxal entre Orient et Occident: <\/p>\n<p>\u00abL\u2019Orient est parfois le contraire de l\u2019Occident, mais parfois aussi son Orient, son miroir et sa marchandise\u2026\u00bb<\/p>\n<p>Mais le Beyrouth du po\u00e8te palestinien en exil appara\u00eet sous un double visage: c\u2019est la \u00ab derni\u00e8re tente \u00bb de la diaspora palestinienne, mais aussi sa \u00ab derni\u00e8re \u00e9toile \u00bb. Dans le m\u00eame temps, son \u00ab refuge ultime \u00bb et son \u00ab point de d\u00e9part \u00bb pour la lib\u00e9ration de sa patrie perdue : de nouveau les m\u00e9taphores du \u00ab ventre \u00bb et de la \u00ab porte \u00bb, qu\u2019on retrouve ici sous une forme paradoxale !<\/p>\n<p>Pourtant, si l\u2019acc\u00e8s du po\u00e8te palestinien priv\u00e9 de sa patrie \u00e0 Beyrouth semble \u00e9vident, il ne l\u2019est pas pour les Libanais de l\u2019int\u00e9rieur, venus des r\u00e9gions p\u00e9riph\u00e9riques, et auxquels la ville semble se refuser. Po\u00e8te originaire du Sud Liban, h\u00e9rault d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration d\u00e9racin\u00e9e de sa terre, pouss\u00e9e par la mis\u00e8re et la guerre vers la capitale, Hassan al-`Abdallah butte contre une question existentielle dont il fait le titre de l\u2019un de ses premiers recueils po\u00e9tiques, o\u00f9 s\u2019exprime la rela tion conflictuelle entre le centre et les p\u00e9riph\u00e9ries, entre la ville florissante et les campagnes mis\u00e9reuses: <i>Comment entrer au pays?<\/i>. Beyrouth l\u2019hospitali\u00e8re, ouverte \u00e0 tous vents, Beyrouth qui accueille si volontiers les \u00e9trangers et les po\u00e8tes venus d\u2019ailleurs, semble tourner le dos \u00e0 ceux de l\u2019int\u00e9rieur, au po\u00e8te sudiste et \u00e0 ses semblables, chass\u00e9s de leurs villages par l\u2019\u00e9migration rurale, qui voient la porte \u00e0 laquelle ils frappent se refermer \u00e0 leur nez: il n\u2019est jamais bon de prendre les m\u00e9taphores \u00e0 la lettre ! <\/p>\n<p>Autant de d\u00e9placements et de substitutions : au mythe culturel de l\u2019Andalousie beyrouthine se substitue, \u00e0 partir des ann\u00e9es soixante-dix, un autre mythe, moins paisible celui-l\u00e0, celui de Hanoi des Palestiniens. Elue capitale de l\u2019OLP apr\u00e8s le Septembre noir jordanien, Beyrouth sera per\u00e7ue par les r\u00e9volutionnaires arabes, pendant deux d\u00e9cennies, comme la \u00ab t\u00eate de pont \u00bb pour la lib\u00e9ration de la Palestine. Si Yasser Arafat esp\u00e8re pouvoir y \u00e9changer l\u2019espace que ses <i>fidayins<\/i> contr\u00f4lent sur le territoire libanais contre un \u00e9tat ind\u00e9pendant en Palestine, les plus radicaux y voient un tremplin pour renverser un ordre international qu\u2019ils ex\u00e8crent. C\u2019est d\u00e9sormais vers Beyrouth que convergeront les r\u00e9volutionnaires du monde arabe et d\u2019ailleurs, \u00e9gyptiens, irakiens, syriens, y\u00e9m\u00e9nites, ceux du Golfe et de l\u2019Arabie, mais aussi les d\u00e9\u00e7us de toutes les r\u00e9volutions avort\u00e9es, ceux de mai 68, les Brigades et les Fractions rouges du monde entier, les Zenkaguren japonais, et les aventuriers de tous bords: la guerre civile libanaise aura aussi son c\u00f4t\u00e9 guerre civile espagnole, o\u00f9 les membres des &#8220;brigades arabes et internationales&#8221; m\u00e8neront les guerres de substitution qu\u2019ils n\u2019ont pas pu, ou pas voulu, entreprendre dans leurs propres pays. <\/p>\n<p>Un Hanoi pour les Palestiniens? Il y aura \u00e9galement un anti-Hanoi, puisque Beyrouth sera occup\u00e9e par l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne \u00e0 l\u2019automne 1982. Ariel Sharon, ministre isra\u00e9lien de la d\u00e9fense, semble y avoir pris la comparaison vietnamienne \u00e0 la lettre, puisqu\u2019il confessera plus tard \u00e0 la journaliste italienne Oriana Fallaci que, dans Beyrouth assi\u00e9g\u00e9e puis envahie par ses troupes, il avait l\u2019impression de venger les humiliations subies par l\u2019arm\u00e9e am\u00e9ricaine au&#8230; Vietnam! Son premier ministre, Menachem Begin, ira encore plus loin dans la substitution historique : lors des journ\u00e9es les plus meurtri\u00e8res du si\u00e8ge de Beyrouth, il \u00e9crira \u00e0 Ronald Reagan, qu\u2019on dit choqu\u00e9 par les photos d\u2019enfants libanais et palestiniens victimes des exploits de Tsahal : \u00abA Beyrouth, je suis en train de poursuivre les derni\u00e8res hordes nazies dans Berlin assi\u00e9g\u00e9e\u2026\u00bb. Il y a du Hollywood dans l\u2019air\u2026<\/p>\n<p>Aujourd&#8217;hui, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 jusqu&#8217;au bout des fantasmes auxquels on l&#8217;a si souvent identifi\u00e9e, au point de s&#8217;y d\u00e9truire, Beyrouth se retrouve d\u00e9sempar\u00e9e, comme \u00e0 la recherche d&#8217;un r\u00f4le \u00e0 jouer, que personne ne veut plus lui proposer. Elle ressemble de plus en plus aux personnages de Pirandello, une ville en qu\u00eate d&#8217;auteur\u2026<\/p>\n<p>Mais qui sait? Peut-\u00eatre qu&#8217;\u00e0 l&#8217;image de ces acteurs vieillissants qui rebondissent apr\u00e8s un passage \u00e0 vide, lorsqu&#8217;ils ne peuvent plus interpr\u00e9ter les r\u00f4les d&#8217;ing\u00e9nues ou de jeunes premiers, Beyrouth est-elle \u00e0 la veille d&#8217;entamer une nouvelle carri\u00e8re. Car Italo Calvino l\u2019a bien dit: \u201cLes villes, comme les r\u00eaves, sont faites de d\u00e9sirs et de peurs\u201d. En ce sens, Beyrouth est peut-\u00eatre la ville par excellence, puisqu\u2019elle est p\u00e2tie par les d\u00e9sirs et les peurs\u2026 des autres.<\/p>\n<p>Quartier de Beyrouth qui se d\u00e9veloppe \u00e0 partir de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du 20<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle et devient rapidement le symbole de l\u2019ouverture \u00e0 la modernit\u00e9 et de l\u2019occidentalisation des m\u0153urs.<\/p>\n<p>Administration autonome du Mont-Liban (1861-1915<i>)<\/i>, plac\u00e9 sous l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un <i>Mutassaref <\/i>d\u00e9sign\u00e9 par le pouvoir ottoman, avec l\u2019accord des puissances europ\u00e9ennes.<\/p>\n<p>D\u00e9signation traditionnelle de l\u2019espace de la Syrie int\u00e9rieure, au-del\u00e0 des montagnes de l\u2019Anti-Liban.<\/p>\n<p>Division administrative dans l&#8217;empire ottoman, correspondant au statut de province. <\/p>\n<p>Thobie J. Int\u00e9r\u00eats et imp\u00e9rialisme fran\u00e7ais dans l&#8217;empire ottoman , Paris, Publications de la Sorbonne 1977.<\/p>\n<p>Syst\u00e8me de fermage d\u2019imp\u00f4ts et de contr\u00f4le de la production terrienne, contre lequel se soul\u00e8vent les paysans du Mont-Liban en une s\u00e9rie de r\u00e9voltes qui se succ\u00e8dent \u00e0 partir de 1840. <\/p>\n<p>Michel Geha (ed.), <i>Al-A`m\u00e2l al-Majh\u00fblah li-Sal\u00eem Bust\u00e2n\u00ee<\/i>, 1990, Beyrouth, Dar Riy\u00e2d al-Rayyes, pp. 183-186.<\/p>\n<p>R\u00e9gime provisoire qui a servi \u00e0 administrer la Montagne libanaise entre les troubles confessionnels de 1845 et ceux de 1860. <\/p>\n<p>Discours du 15 juin 1846, cit\u00e9 par Youssef Ibrahim Yazbek dans son introduction \u00e0 l\u2019ouvrage de Antoun Daher al-`Aqiqi, <i>Thawrah wa Fitnah fi Jabal Lubn\u00e2n<\/i>, Beyrouth, 1938, p. 38.<\/p>\n<p>Amin al-Rihani: <i>Qalb Lubnan<\/i>, Beyrouth, s.d., p. 99.<\/p>\n<p>Jacques Tabet, Paris, Imprimerie Ramlot, 1924, cit\u00e9 par Marwan Buheiry: \u201cBeirut\u2019s Role in the Political Economy of the French Mandate, 1919-39\u201d, <i>Papers on Lebanon<\/i> , no. 4, Oxford, Centre for Lebanese Studies, s.d.<\/p>\n<p>Le terme est employ\u00e9 pour la premi\u00e8re fois par le journaliste George Naccache en 1950 pour faire la d\u00e9marcation entre l\u2019economie libanaise, ouverte, extravertie et bas\u00e9e sur le secteur tertiaire, et l\u2019\u00e9conomie syrienne, productive et protectionniste.<\/p>\n<p>Voir: Michel Chiha, <i>Le Liban Aujourd\u2019hui<\/i>, Editions du Trident, 1942<i>; Politique Int\u00e9rieure, <\/i>Beyrouth, Editions du Trident, 1957<i> <\/i>; \u201cVisages et Pr\u00e9sence du Liban\u201d<i>, Les Conf\u00e9rences du c\u00e9nacle Libanais<\/i>, Beyrouth , XVIII\u00e8me ann\u00e9e, no.9-12; 1964 , <i>Variations sur la M\u00e9diterran\u00e9e<\/i>, Beyrouth, Editions du Trident, 1975.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>De la Suisse de l\u2019Orient au Hanoi du monde arabe : bref historique d\u2019une repr\u00e9sentation \u00abBeyrouth, la brulure des reves\u00bb, dirig\u00e9 par Jad Tabet, Autrement, d\u00e9cembre 2001 \u00abBeyrouth, des rues dans les navires, Beyrouth, port pour amarrer les villes\u00bb (Mahmoud Darwish, Le Po\u00e8me de Beyrouth) Fawwaz Traboulsi Il est difficile d\u2019imaginer une ville qui se [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_acf_changed":false,"footnotes":"","_wp_rev_ctl_limit":""},"categories":[],"content_type":[546],"themes":[409,328],"country":[346],"language":[67],"archive_type":[170],"archive_author":[324],"media_type":[2803],"keywords":[1926,2178,1988,2130,2184,2524,2574,2228,2244],"ft_dossier":[],"ft_categories":[],"published_in":[3064],"class_list":["post-157","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","content_type-articles-fr","themes-art-literature-fr","themes-history-fr","country-lebanon-fr","language-francais","archive_type-by-ft-fr","archive_author-fawwaz-traboulsi-fr","media_type-autrement-fr","keywords-beirut-fr","keywords-lebanese-civil-war-fr","keywords-cultural-history-fr","keywords-intellectual-history-fr","keywords-lebanese-history-fr","keywords-urban-history-fr","keywords-lebanon-kw-fr","keywords-mahmoud-darwish-fr","keywords-memory-fr","published_in-book-fr"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=157"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/157\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=157"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=157"},{"taxonomy":"content_type","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/content_type?post=157"},{"taxonomy":"themes","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/themes?post=157"},{"taxonomy":"country","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/country?post=157"},{"taxonomy":"language","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/language?post=157"},{"taxonomy":"archive_type","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/archive_type?post=157"},{"taxonomy":"archive_author","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/archive_author?post=157"},{"taxonomy":"media_type","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/media_type?post=157"},{"taxonomy":"keywords","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/keywords?post=157"},{"taxonomy":"ft_dossier","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ft_dossier?post=157"},{"taxonomy":"ft_categories","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/ft_categories?post=157"},{"taxonomy":"published_in","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/en\/wp-json\/wp\/v2\/published_in?post=157"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}