{"id":140,"date":"2021-10-14T21:38:24","date_gmt":"2021-10-14T18:38:24","guid":{"rendered":"http:\/\/fawwaztraboulsi.com\/?p=140"},"modified":"2025-03-03T09:34:24","modified_gmt":"2025-03-03T07:34:24","slug":"socotra-lensorcelleuse-fait-son-entree-dans-la-modernite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.fawwaztraboulsi.com\/ar\/socotra-lensorcelleuse-fait-son-entree-dans-la-modernite\/","title":{"rendered":"Socotra l\u2019ensorcelleuse fait son entr\u00e9e dans la modernit\u00e9"},"content":{"rendered":"<p><b>Socotra l\u2019ensorcelleuse <\/b><b>fait son entr\u00e9e dans la modernit\u00e9 <\/b><\/p>\n<p>Quand la p\u00e9ninsule arabique se d\u00e9tacha du continent africain, il y a de cela au moins dix millions d\u2019ann\u00e9es, une petite \u00eele s\u2019attarda du d\u00e9placement du massif continental. Socotra h\u00e9site entre les continents. M\u00e9ridionale et plus proche de l\u2019Afrique que de l\u2019Arabie du Sud (situ\u00e9e \u00e0 240 km de la Corne d\u2019Afrique et \u00e0 500 km d\u2019Aden) elle fait n\u00e9anmoins partie du Y\u00e9men. <\/p>\n<p>Son nom d\u00e9rive du sanscrit: Dvipa Sakhadhava, ou \u201cl\u2019\u00eele de la f\u00e9licit\u00e9\u201d. Les anciens Egyptiens l\u2019appellaient \u201cterrasses d\u2019encens\u201d, car elle faisait partie des territoires de l\u2019encens dans le sud-arabique, tout comme Dhofar, la c\u00e9l\u00e8bre Ophir de la Bible. Pour les Grecs et les Romains, Socotra fut connue en tant que l\u2019\u00eele de Dioscorides, du nom du naturaliste et m\u00e9decin militaire grec qui servit dans l\u2019arm\u00e9e de l\u2019empereur N\u00e9ron, entreprit de nombreux voyages et consacra la plupart de son temps \u00e0 la collecte et l\u2019identification des plantes. Auteur d\u2019un manuel <i>De Materia<\/i> <i>medica <\/i>, tr\u00e8s connu durant le Moyen Age, Dioscorides Pedanius est consid\u00e9r\u00e9 comme le fondateur de la botanie en tant que science. Il visita Socotra et fut un des premiers hommes de science \u00e0 d\u00e9couvrir ses merveilles botaniques.<\/p>\n<p>En ce premier si\u00e8cle de l\u2019\u00e8re chr\u00e9tienne, Socotra commandait la route maritime entre la M\u00e9diterran\u00e9e et l\u2019oc\u00e9an indien. Elle exportait l\u2019encens et les \u00e9pices mais ses rentr\u00e9es principales provenaient du transport maritime. Au VI\u00e8me si\u00e8cle, l\u2019\u00eele- dont les habitants sont un m\u00e9lange d\u2019Arabes, d\u2019Indiens et de Grecs- abrite des chr\u00e9tiens nestoriens qui parlent le grec et sont gouvern\u00e9s par un archev\u00eaque qui d\u00e9pend du M\u00e9tropolite de Perse. Cette origine chr\u00e9tienne des habitants est confirm\u00e9e dans la po\u00e9sie populaire: <\/p>\n<p>\u201c<i>J\u2019adore le beau <\/i><\/p>\n<p><i> et mon coeur est \u00e9pris de la musulmane <\/i>\u201d. <\/p>\n<p>Les Byzantins appellent Socotra \u201c<i>l\u2019\u00eele gard\u00e9e par le territoire des Arabes <\/i>\u201d. Pour une longue p\u00e9riode, elle sert de base aux corsaires, arabes et indiens, qui pr\u00e9dataient sur la navigation en oc\u00e9an indien. Au dixi\u00e8me si\u00e8cle, on comptait une dizaine de milliers de corsaires arm\u00e9s bas\u00e9s sur l\u2019\u00eele. Dans la litt\u00e9rature de voyage arabe, Socotra figure en tant qu\u2019\u00eele ensorcel\u00e9e et envelopp\u00e9e de myst\u00e8res. Les navigateurs racontent que quand ils observent sept oiseaux en mer, c\u2019est qu\u2019il s\u2019approchent de l\u2019\u00eele. Mais s\u2019approcher de l\u2019\u00eele et l\u2019aborder n\u2019est pas la m\u00eame chose. Ibn Mujawir, relate, dans sa <i>Description du Y\u00e9men, la Mecque et le Hijaz <\/i>, les m\u00e9saventures de la campagne navale lanc\u00e9e par Sayf al-Islam pour occuper l\u2019\u00eele. Quand les cinq navires de guerre arriv\u00e8rent \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019\u00eele, elle disparut des yeux des assaillants qui pass\u00e8rent nuits et jours allant, venant, montant, descendant, sans y trouver trace d\u2019elle et durent finalement rebrousser chemin. <\/p>\n<p>Ibn Mujawir parle des Socotris en tant que \u201c<i>chr\u00e9tiens sorciers <\/i>\u201d qui arborent des croix autour du cou, la taille de chacune \u00e0 la mesure du rang et importance de celui qui la porte. Tout chr\u00e9tiens qu\u2019ils \u00e9taient, ces gens \u201c<i>rudes et maquereaux\u201d <\/i> livraient leurs femmes aux corsaires qui d\u00e9barquaient sur l\u2019\u00eele et passaient six mois par an,<i> \u201cles vieilles sont plus maquerelles que les vieux, et parmi les hommes, il y a ceux qui sont encore plus lascifs qu\u2019un n\u00e8gre mont\u00e9 sur un chameau en rut <\/i>.\u201d <\/p>\n<p>Les dires d\u2019Ibn Majawir ne sont pas pure m\u00e9disance. Dans son fameux livre de voyage, Marco Polo (1254-1324) parle aussi de ses \u2018enchanteurs\u2019 que sont les Socotris.<\/p>\n<p>\u201c<i>Et sachez qu\u2019ils ont sur cette \u00eele les meilleurs enchanteurs du monde&#8230;Et vous dirai quelque chose de leurs enchantements: qu\u2019une nef m\u00eet \u00e0 la voile avec bon vent, ils pourraient \u00e9veiller un vent contraire et la faire revenir en arri\u00e8re. Ils font souffler le vent qu\u2019ils veulent; ils font la mer belle ou de grandes temp\u00eates. Ils font encore d\u2019autres grands enchantements, mais ils ne sont pas bons \u00e0 mettre dans notre livre.<\/i>\u201d<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre est-il que les autres \u201cgrands enchantements\u201d que le l\u2019illustre voyageur v\u00e9nitien ne veuille divulguer sont ceux dont le voyageur arabe ose en parler!<\/p>\n<p>Sans doute, Socotra b\u00e9n\u00e9ficia de la longue p\u00e9riode de prosp\u00e9rit\u00e9 que le Y\u00e9men connut entre les XIII\u00e8me et le XVI\u00e8me si\u00e8cles en tant qu\u2019interm\u00e9diaire privil\u00e9gi\u00e9 dans le commerce asiatique des \u00e9pices avec Venise. En plus du fait que les corsaires y vendaient leur butin, il s\u2019y faisait beaucoup de commerce \u00e0 Socotra, passage obligatoire de toutes les nefs en route pour Aden, qui \u201c<i>re\u00e7oit de grands navires de tous les pays, avec toutes les marchandises que les marchands vendent \u00e0 ceux de cette \u00eele, leur achetant de l\u2019or en \u00e9change, de quoi il font grand gain <\/i>\u201d, toujours selon Marco Polo. <\/p>\n<p>Lorsque les Portugais lancent leur offensive pour contr\u00f4ler les routes de commerce entre l\u2019Est et l\u2019Ouest et mettre la main sur le commerce des \u00e9pices asiatiques, ils occupent Socotra. En 1506, sous le commandement de deux fameux <i>conquistadors <\/i>, Tristao da Cunha et Alfonso de Abuquerque, la flotte portugaise prend l\u2019\u00eele en assaut, bat ses souverains arabes et construit les fameuses <i>feitorias <\/i>, complexes de forts et postes de commerce qui contr\u00f4lent la Mer Rouge. Mais l\u2019occupation portugaise est de courte dur\u00e9e. La campagne s\u2019\u00e9tant r\u00e9v\u00e9l\u00e9e trop co\u00fbteuse, les Portuguais quittent l\u2019\u00eele en 1511 apr\u00e8s avoir d\u00e9truit leurs <i>feitorias <\/i>. En 1513, ils plient finalement bagage de toute la r\u00e9gion apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec de la tentative d\u2019Abuquerque pour occuper Aden. L\u2019\u00eele est \u00e0 nouveau sous autorit\u00e9 arabe. <\/p>\n<p>L\u2019ouverture du Canal de Suez ravive l\u2019int\u00e9r\u00eat colonial en la position strat\u00e9gique de Socotra. La Grande Bretagne, apr\u00e8s avoir occup\u00e9 Aden en 1839, cherche \u00e0 contr\u00f4ler toutes les positions sur la Route de l\u2019Inde. En 1876, le Sultan de Qishn et de Socotra accepte la \u2018protection britannique\u2019 moyennant une aide financi\u00e8re et l\u2019\u00eele fut incorpor\u00e9e dans le East Aden Protectorate et mise sous l\u2019autorit\u00e9 du R\u00e9sident britannique \u00e0 Mukalla (dans le Hadramaut). <\/p>\n<p><b>Des \u00e9migr\u00e9s juifs qui ne viennent pas<\/b><\/p>\n<p>Toutefois, la pr\u00e9sence britannique sur l\u2019\u00eele n\u2019est que symbolique. Une fois par an, un navire de Sa Majest\u00e9 y transporte le Gouverneur ou l\u2019Officier Politique de l\u2019East Aden Protectorate pour une visite de deux ou trois jours. D\u00e9laiss\u00e9e, l\u2019\u00eele v\u00e9g\u00e8te et ne suscite qu\u2019int\u00e9r\u00eat botanique pour les premiers scientifiques britanniques qui la visitent et font les premiers inventaires de ses richesses. En 1880, Isaac Balfour y compte environ 500 esp\u00e8ces v\u00e9g\u00e9tales, dont 200 n\u2019\u00e9taient pas encore jusquelors connues nulle part au monde. <\/p>\n<p>On ne connait pas le d\u00e9gr\u00e9 de parent\u00e9 entre Isaac et Sir Arthur James Balfour, l\u2019homme d\u2019Etat qui promit la Palestine en tant que <i>homeland <\/i> pour les Juifs. Pourtant, ce deuxi\u00e8me, et plus c\u00e9l\u00e8bre, Balfour fut aussi li\u00e9 d\u2019une certaine fa\u00e7on \u00e0 notre \u00eele. Car en 1939, le gouvernement britannique envisagea la possibilit\u00e9 de faire de Socotra aussi un <i>homeland<\/i> pour les Juifs. C\u2019\u00e9tait le temps du fameux White Paper dans lequel le gouvernement de Sa Majest\u00e9 s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 de limiter l\u2019\u00e9migration juive en Palestine sous la pression de la Grande r\u00e9volte palestinienne de 1936-39. Le \u2018projet Socotra\u2019 s\u2019inscrivit parmi les projets d\u2019h\u00e9berger une partie des r\u00e9fugi\u00e9s juifs fuyant l\u2019Allemagne nazie dans les colonies britanniques. Londres avait aussi pens\u00e9 \u00e0 la Guyanne britannique, le nord de la Rhod\u00e9sie et des parties de l\u2019Afrique de l\u2019Est. <\/p>\n<p>Le projet de colonisation juive de Socotra fit l\u2019objet d\u2019une correspondance entre le Colonial Office, le India Office et les administrateurs britanniques du sud arabique durant les mois de mars \u00e0 mai 1939. Dans sa lettre du 23 mars 1939, Shukberg, haut fonctionnaire du Colonial Office, informe Railey, R\u00e9sident g\u00e9n\u00e9ral \u00e0 Aden, que le minist\u00e8re des colonies \u00e9tudiait la possibilit\u00e9 d\u2019une colonisation juive \u00e0 Socotra. L\u2019id\u00e9e \u00e9tait venue aux fonctionnaires du minist\u00e8re apr\u00e8s avoir lu une description de l\u2019\u00eele \u00e9crite l\u2019ann\u00e9e d\u2019avant par Mr. Ernest Benett, membre du Parlement, qui croyait en la possibilit\u00e9 d\u2019une \u201ccolonisation juive \u00e9tendue\u201d sur l\u2019\u00eele. Shukberg ne se prive d\u2019exprimer ses doutes sur la fiabilit\u00e9 du projet: le climat de l\u2019\u00eele est inappropri\u00e9 pour des gens arrivant d\u2019Europe, l\u2019\u00eele manque de ressources mat\u00e9rielles, et, plus important, il \u00e9voqe la peur d\u2019un toll\u00e9 arabe contre la Grande Bretagne dans la r\u00e9gion l\u2019accusant de livrer un second pays arabe aux sionistes. N\u2019emp\u00eache qu\u2019il demande au r\u00e9sident \u00e0 Aden d\u2019\u00e9tudier la possibilit\u00e9 d\u2019h\u00e9berger un \u201cnombre restreint\u201d de juifs allemands et europ\u00e9ens sur l\u2019\u00eele, de sugg\u00e9rer le nombre maximum que l\u2019\u00eele pourrait h\u00e9berger, de d\u00e9finir les m\u00e9tiers que pourraient entreprendre les nouveaux arrivants et de proposer le montant des capitaux n\u00e9cessaires pour financer le projet.<\/p>\n<p>Railey transmet la lettre \u00e0 Ingrams, Conseiller-r\u00e9sident \u00e0 Mukalla dans le Hadramaut, capitale du protectorat d\u2019Aden-Est, dont d\u00e9pend Socotra. Ce dernier, dans sa lettre en avril de la m\u00eame ann\u00e9e, estime que l\u2019affaire fera plus de mal que de bien. Certes, il consent que le Sultan de Socotra accepterait d\u2019accueillir les \u00e9migr\u00e9s moyennant une augmentation de son budget pay\u00e9 par les Britanniques, mais les habitants s\u2019y opposeront sans doute et cette opposition, en plus du fait qu\u2019elle n\u00e9cessitera le renforcement des forces de s\u00e9curit\u00e9 sur l\u2019\u00eele, sera facilement exploit\u00e9e par les forces hostiles \u00e0 la Grande Bretagne, notamment l\u2019Italie fasciste. Justement, une forte rumeur circule d\u00e9j\u00e0 dans le protectorat d\u2019Aden et au Yemen (du Nord) qui s\u2019alimente d\u2019une information apparue dans la presse \u00e9gyptienne que la Grande Bretagne envisageait d\u2019organiser une colonisation juive extensive au Hadramaut. Ingrams conclut qu\u2019il faudrait supprimer compl\u00e8tement l\u2019id\u00e9e d\u2019une colonisation juive dans le Sud Arabique et met en garde contre une r\u00e9p\u00e9tition au sud-arabique d\u2019une politique qui avait d\u00e9j\u00e0 provoqu\u00e9 une pol\u00e9mique am\u00e8re en Palestine.<\/p>\n<p>Lors de la lutte arm\u00e9e pour l\u2019ind\u00e9pendance du Sud Y\u00e9men (1962-67), Socotra fut la derni\u00e8re position du l\u2019Union sud-arabique \u00e0 tomber aux mains des rebelles ind\u00e9pendantistes. On l\u2019avait tout simplement oubli\u00e9e. `Ali al-Bid, secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral du Parti Socialiste Y\u00e9m\u00e9nite et vice-Pr\u00e9sident de la R\u00e9publique du Y\u00e9men unifi\u00e9, se rappelle de cette \u00e9pisode. Il \u00e9tait alors chef du FNL pour le Hadramaut et se lance \u00e0 la t\u00eate d\u2019un d\u00e9tachement de combattants pour lib\u00e9rer l\u2019\u00eele. Arriv\u00e9s sur l\u2019\u00eele, les <i>fidayeen <\/i>trouvent que les troupes britanniques l\u2019avaient \u00e9vacu\u00e9 et n\u2019affrontent aucune r\u00e9sistance. Quant \u00e0 celui qui d\u00e9tenait le pompeux titre de \u2018Sultan de Qishn et de Socotra\u2019, il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un vieillard path\u00e9tique en haillons retranch\u00e9 seul dans une cave. Il se livra volontairement aux lib\u00e9rateurs.<\/p>\n<p>C\u2019est le socialisme qui refera parler de l\u2019 \u2018\u00eele de la f\u00e9licit\u00e9\u2019. Non pas que la f\u00e9licit\u00e9 avait envahit l\u2019\u00eele. Mais c\u2019est que la presse occidentale publia des ann\u00e9es durant des articles accusant les autorit\u00e9s de la R\u00e9publique populaire d\u00e9mocratique du Y\u00e9men d\u2019avoir accord\u00e9 aux Sovi\u00e9tiques une base navale sur l\u2019\u00eele. Pour r\u00e9pondre \u00e0 ces accusations, la RPDY organisa en 1984 une visite d\u2019une quarantaine de journalistes et correspondants de presse. Les journalistes firent mieux que les conqu\u00e9rants de Sayf al-Islam: ils trouv\u00e8rent l\u2019\u00eele. Mais la base sovi\u00e9tique disparut de leurs yeux; ils pass\u00e8rent nuits et jours allant, venant, montant, descendant, sans y trouver trace d\u2019elle et durent finalement rebrousser chemin. <\/p>\n<p><b>Un nuage pos\u00e9 sur les fl\u00f4ts<\/b><\/p>\n<p>Malgr\u00e9 mes voyages fr\u00e9quents au Sud-Y\u00e9men, \u00e0 raison de quatre ou cinq par an, depuis 1970, et mes tribulations tout le long du pays, j\u2019arrivais toujours \u00e0 rater ma visite \u00e0 Socotra. La mer \u00e9tant \u2018ferm\u00e9e\u2019 durant six mois par an, s\u2019arr\u00eate le transport naval. Pour y parvenir, durant ces mois du <i>monsoon <\/i>, il fallait attendre le d\u00e9part d\u2019un avion militaire de ravitaillement ou qu\u2019un haut responsable se d\u00e9cide de visiter l\u2019\u00eele. Quoi qu\u2019il en soit, l\u2019aventure a\u00e9rienne ne fut entreprise qu\u2019en cas d\u2019urgence. Durant ces mois de temp\u00eates, le vent soufflait \u00e0 une vitesse de 150km \/ heure, ce qui rendait l\u2019atterrissage tr\u00e8s risqu\u00e9 sur le petit tarmac l\u00e9gu\u00e9 par les britanniques. Mais, quand la mer n\u2019\u00e9tait pas \u2018ferm\u00e9e\u2019, il \u00e9tait difficile de trouver quelqu\u2019un pour m\u2019accompagner. A mon arriv\u00e9e \u00e0 Aden, un haut responsable revenait tout juste d\u2019une visite \u00e0 l\u2019\u00eele. A mon d\u00e9part, un autre s\u2019appr\u00eatrait \u00e0 s\u2019y rendre, mais dans une semaine ou deux apr\u00e8s mon d\u00e9part pr\u00e9vu pour Beyrouth et il ne m\u2019\u00e9tait pas facile de m\u2019absenter du cher pays en guerre pour une lubie touristique. Ainsi, ai-je rat\u00e9 des dizaines d\u2019occasions pour visiter Socotra et l\u2019\u00eele devint presque une obsession qui me hanta vingt ans durant. As-tu visit\u00e9 Socotra? Il faut que tu visites Socotra&#8230; me harrassaient mes amis y\u00e9m\u00e9nites, aucun d\u2019entre eux n\u2019avait jamais mis le pied sur leur \u00eele paradisiaque. Mais Socotra ensorcelle tout le monde.<\/p>\n<p>A la veille de l\u2019unit\u00e9 y\u00e9m\u00e9nite, je consacre mes visites de plus en plus rares \u00e0 Aden pour visiter les coins du pays qui m\u2019\u00e9taient toujours inconnus. Un pressentiment me fait croire que tout va changer dans le sud-y\u00e9men apr\u00e8s l\u2019unification des deux parties du Y\u00e9men. Apr\u00e8s un agr\u00e9able voyage \u00e0 Yafi`, pays des Qarmates et du Qat, il ne me restait que l\u2019\u00eele de mes r\u00eaves. Parmi les nombreuses demandes que j\u2019imposais toujours \u00e0 mes amis y\u00e9m\u00e9nites, je me contentait de deux: pr\u00e9server les droits des femmes sous l\u2019union et&#8230;visiter Socotra. <\/p>\n<p>J\u2019obtins la deuxi\u00e8me&#8230;<\/p>\n<p>L\u2019occasion se montra lors d\u2019un congr\u00e8s d\u2019intellectuels arabes. Nous voil\u00e0 tous embarqu\u00e9 sur un avion militaire vers l\u2019\u00eele: une d\u00e9l\u00e9gation d\u2019intellectuels du Y\u00e9men du Nord, qui visite le Sud pour la premi\u00e8re fois, un groupe d\u2019instituteurs Soudanais qui enseignent \u00e0 Aden, les membres de la d\u00e9l\u00e9gation libanaise, et l\u2019ami Jaafar Hassan, compositeur et chanteur irakien en exil au Y\u00e9men. Assis sur des si\u00e8ges lat\u00e9raux des deux cot\u00e9s de l\u2019avion, les couloirs entass\u00e9s de vivres et marchandises, les uns somnolent, d\u2019autres lisent ou conversent. J\u2019ai entre les mains un ancien ouvrage arabe sur l\u2019\u00eele. Quand nous approchons de Socotra, l\u2019\u00eele appara\u00eet telle que les voyageurs arabes l\u2019avaient d\u00e9crite: un nuage pos\u00e9 sur les flots. <\/p>\n<p><b>Le sang des deux fr\u00e8res<\/b><\/p>\n<p>Nous atterrissons sur le tarmac de terre battue intouch\u00e9 du temps des Anglais. En route pour Hadibo, capitale de l\u2019\u00eele, accompagn\u00e9s par le secr\u00e9taire de la branche locale du Parti Socialiste Y\u00e9m\u00e9nite (PSY), nous faisons le point sur les donn\u00e9es essentielles sur l\u2019\u00eele. <\/p>\n<p>Avec une surface de 1400 km carr\u00e9s, Socotra compte une population de 80.000 habitants, selon le recensement officiel de 1988 (en 1948 elle ne comptait que 12,000 ). Les Socotri originels, \u00e9migr\u00e9s d\u2019Arabie sont concentr\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. Sur la c\u00f4te habite des Arabes plus m\u00e9lang\u00e9s aux Europ\u00e9ens, Indiens et Africains. Les instruits parlent l\u2019arabe, la majorit\u00e9 de la population, un dialecte sud-arabique anciens que parlent les habitants de Mahara (Y\u00e9m\u00e9n), du Dhofar et de Jaddat al-Harassis (Oman). La plupart des habitants vivent de l\u2019\u00e9levage, de la cueillette (le myrrhe, l\u2019encens, les grenades et le miel de Socotra sont r\u00e9put\u00e9s dans tout le p\u00e9ninsule arabique) et d\u2019une agriculture primitive qui se r\u00e9duit \u00e0 la culture du palmier. Sur la c\u00f4te, c\u2019est surtout la p\u00eache: \u201c<i>La mer est mon dieu <\/i>\u201d, dit le dicton populaire, \u201c<i>et les croyants exaltant croupissent au pied de l\u2019autel <\/i>\u201d. <\/p>\n<p>Nous passons une nuit dans une maison en pierre qui fait fonction d\u2019h\u00f4tel d\u2019accueil aux visiteurs officiels. Impossible de dormir dans les chambres envahies par les moustiques, la plupart de nous montent sur le toit dormir sous la belle \u00e9toile. Contemplant le ciel clair, mon ami Abdel Bari Taleb, secr\u00e9taire de l\u2019union des journalistes y\u00e9m\u00e9nites, m\u2019entretient d\u2019une longue discussion savante sur l\u2019astrologie traditionnelle y\u00e9m\u00e9nite. Joseph Samaha qui insiste \u00e0 rester dans sa chambre \u00e9tait sur le point d\u2019\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par un nuage de moustiques qui l\u2019enveloppe quand Bachir Bakr le sauve \u00e0 la derni\u00e8re minute et l\u2019accompagne sur le toit. <\/p>\n<p>Le nom de l\u2019\u00eele est associ\u00e9 depuis l\u2019antiquit\u00e9 \u00e0 un arbre. Selon la l\u00e9gende, quand Alexandre le Grand s\u2019appr\u00eatait \u00e0 lancer sa campagne vers l\u2019oc\u00e9an indien, son ma\u00eetre Aristote lui conseilla de passer par Socotra et d\u2019y chercher un arbre magique dont le suc rouge-sang est report\u00e9 gu\u00e9rir les blessures graves. Alexandre le Grand ne passera pas par Socotra et mourru sans avoir vu l\u2019arbre magique. Il s\u2019agit de la <i>Dracaena<\/i> , que les Anglais nomment Dragon\u2019s Blood (sang du dragon). Sur l\u2019\u00eele et dans le reste du Y\u00e9men, il est appel\u00e9 par son nom arabe <i>Damm al-Akhawayn<\/i> , le sang des deux fr\u00e8res, sans doute en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019histoire d\u2019Abel et de Ca\u00efn. J\u2019avais utilis\u00e9 le nom de cet arbre pour intituler un texte que j\u2019\u00e9cris sur la guerre fracticide de janvier 1986 entre les deux factions oppos\u00e9es du PSY. <\/p>\n<p>Un piquenique nous est organis\u00e9 \u00e0 Ra\u2019s Momi sous les arbres ensanglant\u00e9s qui ressemblent \u00e0 des parapluies \u00e0 l\u2019envers et poussent surtout sur les cr\u00eates des monts. De<i>bachiq <\/i>paisibles circulent parmi nous comme des volailles apprivois\u00e9es et picorent les restes de notre nourriture. Sans doute, Socotra serait un paradis pour les chasseurs libanais. <\/p>\n<p>Un autre arbre non moins attirant est le Trimo, aussi nomm\u00e9 Asfid ou Qamhin. Les troncs sont semblables \u00e0 des concombres gonfl\u00e9es- d\u2019o\u00f9 leur nom local de <i>khyar <\/i>&#8211; et leurs extr\u00e9mit\u00e9s sont couvertes de petites fleurs \u00e9carlates. Nous \u00e9tions si \u00e9pris de cet arbre que nous emportons un arbustre pour le planter dans le miniscule jardin de Jaafar Hassan \u00e0 Aden. Socotra, consid\u00e9r\u00e9e comme une des derni\u00e8res r\u00e9serves botaniques dans le monde, abrite des centaines d\u2019esp\u00e8ces v\u00e9g\u00e9tales rares, disparues ou en voie de disparition ailleurs dans le monde. Une mission tch\u00e8que qui d\u00e9couvrit des dizaines d\u2019esp\u00e8ces d\u2019herbes m\u00e9dicinales proposa aux autorit\u00e9s sud-y\u00e9m\u00e9nites de louer l\u2019\u00eele pour y construire un complexe pharmacologique et en faire une plantation pour les plantes m\u00e9dicinales. Les Tch\u00e9ques ayant projet\u00e9 de cultiver le haschisch et la pivoine pour les utiliser dans la pharmacologie, les autorit\u00e9s sud-y\u00e9m\u00e9nites rejet\u00e8rent l\u2019id\u00e9e de crainte que les habitants de l\u2019\u00eele s\u2019adonnent \u00e0 la drogue et que celle-ci ne s\u2019infiltre dans le reste du pays.<\/p>\n<p>Une tourn\u00e9e au flanc du Mont Hahjar, 1500 m. d\u2019altitude, qui constitue l\u2019\u00e9pine dorsale de l\u2019\u00eele: un paradis de roches, ruisseaux, chutes d\u2019eau et palmiers, ses cr\u00eates toujours couronn\u00e9es par les nu\u00e9es.<\/p>\n<p>Sur le chemin du retour, dans un batiment d\u00e9labr\u00e9, nous visitons une \u00e9cole pour les enfants des b\u00e9douins de l\u2019int\u00e9rieur, ouverte \u00e0 l\u2019initiative de la branche locale du PSY qui a convaincu l\u2019arm\u00e9e de fournir le repas de midi aux enfants. Cette initiative volontaire imposa \u00e0 l\u2019\u00c9tat la construction d\u2019une nouvelle \u00e9cole officielle moderne.<\/p>\n<p>Le long de notre route, les habitants que nous rencontrons demandent des m\u00e9decins et des m\u00e9dicaments. Lors de notre s\u00e9jour, il n\u2019y avait m\u00eame pas un aide m\u00e9dical pour toute l\u2019\u00eele. A part les m\u00e9decins, les dol\u00e9ances des habitants se r\u00e9sument en la construction d\u2019un port \u00e0 Hadibo, des routes asphalt\u00e9es et la reconnaisance de l\u2019\u00eele en tant que <i>muhafaza<\/i> ind\u00e9pendante, car elle rel\u00e8vait toujours de l\u2019autorit\u00e9 de la <i>muhafaza <\/i> d\u2019Aden. <\/p>\n<p><b>Folklore et \u00e9migration<\/b><\/p>\n<p>Nous sommes invit\u00e9 \u00e0 un mariage c\u00e9l\u00e9br\u00e9 dans la cour d\u2019une maison de Hadibo. La danse collective, <i>Ta`udin <\/i> , rassemble quatre rang\u00e9es d\u2019hommes et de femmes face \u00e0 face, les deux rang\u00e9es qui s\u2019opposent se mettent \u00e0 danser en se rapprochent l\u2019une de l\u2019autre, \u00e0 petits pas en tra\u00eenant les pieds par terre, se rencontrent puis se s\u00e9parent en reculant avec les m\u00eames pas, c\u00e9dant la place aux deux autres rang\u00e9es qui r\u00e9p\u00e8tent le m\u00eame mouvement et ainsi de suite.<\/p>\n<p>A l\u2019ext\u00e9rieur, la danse du <i>Charh <\/i>, bat son plein. Un groupe d\u2019hommes et de femmes form\u00e9s en cercle scandent en clappant les mains avec un rythme rapide pour accompagner un po\u00e8te et un joueur de pipeau. Au milieu du cercle, une femme danse tant\u00f4t sur un seul pied, tant\u00f4t sur les deux pieds crois\u00e9s, en clappant les mains. Elle invite un homme \u00e0 l\u2019accompagner. Danse rapide et \u00e9videmment fatiguante, le danseur s\u2019\u00e9puise au bout de quelques minutes et c\u00e8de la place \u00e0 un autre tandis que la femme perdure et perdure:<\/p>\n<p><i>Joie du coeur et de l\u2019esprit,<\/i><\/p>\n<p><i>Mon envie de toi jamais ne me quitte:<\/i><\/p>\n<p><i>Amour d\u2019une seule rencontre,<\/i><\/p>\n<p><i>Comment convaincre mon coeur inassouvi?<\/i><\/p>\n<p>Parlant de mariage, il nous a paru que le Code de la famille de la RPDY n\u2019avait pas filtr\u00e9 \u00e0 Socotra. Sans doute la l\u00e9gislation sur les droits de la femme la plus progressive du monde arabe, ce code, apparu en 1973, limite la dote \u00e0 une somme symbolique, abolit la polygamie et accorde \u00e0 la femme le droit \u00e9gal au divorce et la garde des enfants. Le responsable de la branche locale du parti nous avise que la polygamie persiste mais n\u2019est pas tr\u00e8s r\u00e9pandue. Mais la dote est tr\u00e8s \u00e9lev\u00e9e: 1200 \u00e0 1600 shillings, l\u2019\u00e9quivalent de 500-800 dollars am\u00e9ricains. Sans doute la dote mon\u00e9taire est intimement li\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9migration dans les pays du Golfe. Une grande partie des hommes \u00e9migrent dans les pays du Golfe, les jeunes mari\u00e9s surtout, afin de pouvoir payer la dote de leur femme aux beaux-parents. A l\u2019inverse, les \u00e9migr\u00e9s ag\u00e9s, de retour au pays, ayant amass\u00e9 une somme d\u2019argent, se procurent de jeunes filles en secondes \u00e9pouses. Les \u00e9migr\u00e9s construisent de nouvelles maisons et introduisent les produits import\u00e9s et les petites boutiques de Hadibo \u00e9talent d\u00e9j\u00e0 les marchandises de la soci\u00e9t\u00e9 de consommation. <\/p>\n<p>L\u2019unit\u00e9 des deux Y\u00e9men et la privatisation comblent Socotra. British Gaz obtint une concession <i>offshore<\/i> pour la prospection du p\u00e9trole et du gaz au large de l\u2019\u00eele. On parle aussi d\u2019un projet du Club M\u00e9d pour y construire un complexe baln\u00e9aire. D\u2019autre part, une campagne est lanc\u00e9e dans les milieux scientifiques internationaux pour transformer l\u2019\u00eele en une r\u00e9serve \u00e9cologique sous l\u2019\u00e9gide des Nations Unies. <\/p>\n<p>Par\u00e9e des promesses contradictoires de l\u2019or noir, du tourisme international et de l\u2019\u00e9cologie, l\u2019\u00eele ensorcelleuse s\u2019est mise sur la voie royale vers la globalisation. <\/p>\n<p>En l\u2019attente, Socotra a toujours besoin d\u2019un m\u00e9decin, un seul!<\/p>\n<p>Fawaz Traboulsi<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Socotra l\u2019ensorcelleuse fait son entr\u00e9e dans la modernit\u00e9 Quand la p\u00e9ninsule arabique se d\u00e9tacha du continent africain, il y a de cela au moins dix millions d\u2019ann\u00e9es, une petite \u00eele s\u2019attarda du d\u00e9placement du massif continental. Socotra h\u00e9site entre les continents. 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